Le trail s’est construit autour d’une promesse simple : sortir des cadres, quitter le bitume, oublier un peu le chronomètre et retrouver une certaine liberté. Mais l’évolution du trail l’a aussi conduit à se structurer, se codifier et se professionnaliser, jusqu’à parfois définir à son tour ce qui serait un vrai trail, un vrai parcours et presque un vrai traileur. À force de vouloir protéger son identité, le trail ne serait-il pas devenu ce qu’il voulait justement fuir ?
Il fut un temps où le trail apparaissait comme un vent nouveau dans la course à pied. On quittait la route, les distances officielles, les chronos parfaitement comparables et les parcours mesurés au centimètre pour aller courir ailleurs. Dans les chemins, les bois, les montagnes, parfois sans trop savoir combien de temps cela prendrait ni même exactement ce qui nous attendait.
Le terrain commandait, la météo faisait partie du jeu, les distances devenaient approximatives et personne ne s’émouvait vraiment qu’un 40 kilomètres en fasse finalement 42.
C’était aussi cela qui plaisait.
Le trail avait quelque chose de moins sérieux, de moins codifié, presque de libertaire dans un univers sportif qui aime habituellement mesurer, classer et comparer. On venait chercher une autre façon de courir et, probablement, une autre façon de pratiquer le sport. Passer de la route au trail, c’était justement accepter une autre relation au chrono et au terrain.
Vingt ans plus tard, le succès a été immense. Et c’est peut-être là que les choses se compliquent.
Quand « Eco », « Trail » et « Paris » suffisaient à déclencher les sarcasmes
En 2018, j’écrivais déjà sur Extérieur Sport qu’à l’approche de l’EcoTrail de Paris, il était presque devenu de bon ton de taper sur l’épreuve.
Eco. Trail. Paris.
Trois mots anodins qui, mis bout à bout, suffisaient à déclencher l’hilarité chez certains traileurs.
Du trail à Paris ? Hérésie.
Au mieux une course nature, pouvait-on entendre. Mais du trail, soyons sérieux.
Le plus amusant était que ceux qui s’insurgeaient contre l’utilisation du mot « trail » étaient parfois les mêmes qui refusaient que des fédérations, organisateurs ou institutions viennent formater leur sport. On revendiquait la liberté d’un côté tout en expliquant de l’autre où commençait et où s’arrêtait la discipline.
La contradiction était déjà intéressante.
Elle l’est probablement encore davantage aujourd’hui.
Car contrairement à ce que cette conception pourrait laisser penser, le trail n’a jamais été réservé à la haute montagne. World Athletics définit aujourd’hui la course de montagne et le trail comme des disciplines pouvant se dérouler sur différents terrains naturels et cite notamment les montagnes, les forêts, les plaines ou les déserts. Même la Fédération française d’athlétisme distingue désormais dans son Challenge national de Trail trois typologies de terrains : plaine, moyenne montagne et montagne.
Autrement dit, on peut parfaitement faire du trail sans apercevoir le moindre sommet.
La nature, heureusement, ne commence pas à 1 500 mètres d’altitude.
La nature ne s’arrête toujours pas aux portes des villes
Cela devrait relever de l’évidence, mais il semble parfois utile de le rappeler : la nature ne s’arrête pas aux portes des agglomérations.
Une forêt francilienne reste une forêt. Un chemin reste un chemin. Une montée de quelques centaines de mètres reste une montée, même si aucun glacier ne se découpe à l’horizon.
L’EcoTrail est d’ailleurs né précisément de cette idée : montrer qu’il était possible de pratiquer le trail autour d’une grande métropole, de traverser forêts, parcs, domaines et espaces naturels avant de rejoindre Paris. L’organisation revendique aujourd’hui encore cette vocation et se présente comme une porte d’entrée vers le trail pour les coureurs urbains et périurbains.
On peut aimer ou ne pas aimer le concept. Préférer passer dix heures dans les Alpes plutôt qu’en Île-de-France. Trouver l’arrivée parisienne trop urbaine ou, au contraire, extraordinaire.
Mais pourquoi faudrait-il décider que l’expérience de l’un est plus légitime que celle de l’autre ?
Avant que le mot trail ne devienne une marque déposée par un collectif de vieux montagnards aigris, peut-être faudrait-il simplement accepter qu’un terrain de jeu puisse prendre des formes différentes.
Le problème n’est finalement pas l’EcoTrail.
Il est dans notre besoin permanent de définir ce que les autres ont le droit d’appeler trail.
Une pratique née sans règles qui a créé ses propres codes
C’est ici que l’histoire devient intéressante.
Car pendant que les pratiquants débattaient de l’esprit du trail, la discipline continuait de grandir.
Elle est entrée officiellement dans la famille de l’athlétisme mondial. Des championnats de France et du monde ont été créés. Des règlements sont apparus. Les courses ont été classifiées. La notion de kilomètre-effort permet désormais de comparer distance et dénivelé. La FFA délivre des labels, organise des circuits et fixe des critères de qualification pour ses championnats.
Rien de tout cela n’est scandaleux.
Une discipline qui rassemble des millions de pratiquants, des milliers d’organisations et des athlètes professionnels a besoin de règles, notamment lorsqu’il s’agit de sécurité, d’équité sportive ou de compétition.
Mais l’évolution est tout de même savoureuse.
Cette transformation ne concerne d’ailleurs pas seulement les règlements : la marchandisation du trail et l’évolution de l’UTMB interrogent elles aussi ce qu’est devenue la discipline.
Le trail s’était en partie construit en réaction à une course sur route parfaitement normée. Il proposait autre chose : des distances improbables, des parcours impossibles à comparer, des chronos qui ne voulaient pas dire grand-chose d’une année à l’autre et une relation au terrain qui comptait parfois davantage que le classement.
Aujourd’hui, nous calculons des kilomètres-effort, des indices de performance, des catégories de courses, des niveaux, des qualifications et des classements internationaux. Même nos sorties ordinaires sont désormais enregistrées et comparées, au point que Strava a changé notre manière de courir.
Nous voulions sortir des cases.
Nous en avons construit de nouvelles.
Le trail n’a pas seulement créé des règles, il a créé une culture
Mais les règlements officiels ne sont peut-être même pas le changement le plus profond.
Car à côté des règles écrites se sont installées des règles beaucoup plus discrètes.
Celles de la communauté.
Il faudrait aimer la montagne. Rechercher le sauvage. Supporter la difficulté. Mépriser gentiment le bitume. Préférer un petit trail organisé par trois bénévoles au fond d’une vallée à une grosse machine internationale. Se méfier du marketing, tout en courant parfois avec une montre à 800 euros, des chaussures à 200 euros et un sac rempli de matériel technique.
Il existerait presque une bonne manière d’être traileur.
Évidemment, personne n’a jamais écrit ce règlement.
Mais il existe.
Il suffit d’observer les réactions lorsqu’une course devient trop importante, lorsqu’elle change de format, lorsqu’elle attire trop de monde, lorsqu’un organisateur commercialise davantage son événement ou lorsqu’un coureur ose appeler « trail » une sortie qui ne correspond pas exactement à l’imaginaire collectif.
Le trail voulait échapper aux codes de la course à pied.
Il a simplement fabriqué les siens.
Les gardiens du temple ont peut-être oublié pourquoi ils étaient entrés
Il y a pourtant quelque chose d’assez paradoxal à vouloir défendre avec autant de rigidité une discipline dont la liberté constituait justement l’un des principaux attraits.
Bien sûr qu’un trail de haute montagne de 100 kilomètres dans les Alpes n’a pas grand-chose à voir avec une course de 20 kilomètres dans une forêt francilienne.
Et alors ?
Un marathonien de 2 h 10 ne vit pas non plus la même expérience qu’un coureur qui termine en 5 h 30. Les deux ont pourtant couru un marathon.
Pourquoi faudrait-il absolument trancher, s’opposer, mettre des barrières et distribuer des brevets de légitimité ?
Ce besoin de protéger le trail est compréhensible. Certains l’ont connu plus confidentiel, probablement plus rustique aussi. Ils l’ont vu grandir extrêmement vite, devenir un marché, attirer les marques, les médias, les sponsors et des dizaines de milliers de nouveaux pratiquants. Ils peuvent avoir le sentiment qu’une partie de ce qu’ils avaient aimé est en train de disparaître.
Le risque existe.
Mais vouloir figer une pratique pour préserver sa jeunesse est probablement le meilleur moyen de trahir ce qui faisait justement sa force.
Car une culture vivante évolue.
Peut-être que la liberté consiste justement à ne pas définir le trail à la place des autres
Il n’est finalement peut-être pas nécessaire de savoir exactement où commence et où s’arrête le trail.
Les institutions doivent bien sûr établir des règles lorsqu’elles organisent des compétitions. World Athletics fixe par exemple aujourd’hui un maximum de 25 % de surfaces pavées pour les épreuves relevant officiellement du trail. C’est nécessaire pour organiser un sport.
Mais un pratiquant n’est pas obligé de transformer ces règlements en philosophie.
On peut aimer l’UTMB et courir le dimanche dans un parc urbain.
On peut rechercher des sommets et prendre plaisir sur un trail en Bretagne.
On peut vouloir de la solitude un week-end et participer à une course réunissant plusieurs milliers de personnes le suivant.
On peut courir pour gagner, terminer, voyager, souffrir, discuter avec les autres ou simplement prendre l’air.
Aucune de ces pratiques n’enlève quoi que ce soit aux autres.
C’est probablement là que se situe aujourd’hui la vraie question.
Le trail s’est longtemps raconté comme une pratique de liberté. Pourtant, à force de chercher à protéger son identité, de définir ses valeurs et de distinguer le « vrai » du « faux », une partie de sa communauté semble parfois reproduire exactement les mécanismes auxquels elle voulait échapper.
Des règles. Des catégories. Des normes. Des hiérarchies. Et des gens chargés de rappeler aux autres qu’ils ne pratiquent pas tout à fait comme il faudrait.
Ce serait tout de même dommage.
Parce qu’avant d’être une distance, un dénivelé, un classement ou une définition réglementaire, courir dehors reste un extraordinaire terrain de jeu pour celui qui sait ouvrir les yeux et en profiter pleinement.
Et si l’esprit outdoor signifie encore quelque chose, il est peut-être simplement là.
Dans cette liberté de choisir son chemin.
Même lorsqu’il mène à Paris.
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