Partir presque du niveau de la mer, à La Saline-les-Bains, pour rejoindre le Grand Bénare, troisième plus haut sommet de La Réunion. Le concept de la 0-3000 tient en une phrase : 30 kilomètres, 3 000 mètres de dénivelé positif et quasiment pas de répit. Nous étions au départ de cette première édition d’une course aussi simple à comprendre qu’inhabituelle à courir.
Réveil à 3 heures du matin. À 5 h 00, La Saline-les-Bains dort encore lorsque les premières coureuses s’élancent presque en catimini. L’organisation « a choisi » un départ discret afin de ne pas déranger le voisinage.
Difficile pourtant de ne pas imaginer ce que pourrait devenir ce départ lors d’une prochaine édition : quelques centaines de mètres plus loin, les pieds dans le sable, face à l’océan. Pour une course dont tout le principe consiste à relier la mer à l’un des plus hauts sommets de l’île, le symbole serait fort.
Car la 0-3000 possède déjà quelque chose que beaucoup d’épreuves cherchent longtemps : une idée immédiatement compréhensible et qui donne envie.
Une course de côte de 30 km jusqu’au Grand Bénare
Trente kilomètres ne font normalement pas peur à un traileur habitué aux longues distances. Ici pourtant, le chiffre raconte assez mal ce qui attend les coureurs.
À La Réunion, les kilomètres racontent d’ailleurs assez mal la difficulté : terrain technique, chaleur et dénivelé changent complètement la nature de l’effort, comme nous l’expliquions dans notre article sur les erreurs à éviter en trail à La Réunion.
La route s’élève, puis les chemins s’élèvent encore. Les pentes succèdent aux pentes jusqu’au Grand Bénare, à près de 2 900 mètres d’altitude. Une immense course de côte qui impose un effort assez inhabituel sur cette distance.
Avec l’âge, on apprend heureusement à devenir raisonnable.
Ça part très vite devant. De mon côté, j’ai surtout un problème beaucoup plus élémentaire à régler : je suis parti sans frontale. J’essaie donc de rester dans le halo du coureur qui me précède pour distinguer le sol.
Moins de vingt minutes après le départ, les premières lueurs du jour apparaissent enfin. Je peux relever la tête sans craindre de trébucher à chaque pierre.
Avec quelques heures de recul, le constat est assez simple : partir sans frontale était quand même une sacrée connerie.
Gérer l’effort plutôt que courir après le chrono
Ma stratégie est fixée depuis le départ : contrôler l’intensité.
Sur les efforts longs de plus de 4h ou 5h, j’ai depuis plusieurs années des difficultés à continuer à boire et à manger correctement. Plus l’intensité augmente, plus le problème semble arriver tôt. J’ai donc appris à rester longtemps sur des fréquences cardiaques d’endurance.
Pas question, donc, de jouer avec le cardio.
L’objectif du jour est simple : rejoindre le Grand Bénare sans subir la course et, si possible, en prenant du plaisir.
Je marche lorsque la pente le demande. Autant dire souvent.
Et pendant longtemps, tout se passe exactement comme prévu. Les sensations sont bonnes, les kilomètres défilent et je résiste à l’envie de suivre absolument celui qui me précède.
La 0-3000 se prête bien à cette progression. À mesure que l’on quitte le littoral, le paysage change, la végétation évolue et l’océan s’éloigne. On mesure physiquement le chemin parcouru simplement en regardant derrière quelques instants.
Pourquoi séparer les femmes et les hommes au départ ?
L’organisation avait choisi deux vagues espacées de vingt minutes : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre.
Un fonctionnement que l’on retrouve notamment en triathlon, mais qui m’a laissé assez perplexe ici.
On peut évidemment trouver de bonnes raisons à un départ en plusieurs vagues. Mais pourquoi les constituer en fonction du sexe ?
C’est un détail, mais il dénote avec ce que j’aime dans le trail : des femmes et des hommes de niveaux très différents réunis au même endroit, avec le même parcours devant eux.
Le trail porte une certaine idée de liberté et d’universalité. Pourquoi remettre cette distinction au centre pendant quelques heures alors qu’elle n’apporte ici rien d’évident à la course ?
Le débat mérite au moins d’être posé pour une éventuelle deuxième édition.

Au 23e kilomètre, il reste 1 000 mètres à grimper
Je ne vais pas vous servir le compte-rendu détaillé de mes 30 kilomètres. Il n’aurait probablement pas beaucoup d’intérêt.
J’ai suivi mon plan.
Au dernier ravitaillement, autour du 23e kilomètre, j’ai même un peu d’avance sur le timing imaginé. Les jambes répondent, l’énergie est là.
Il ne reste « que » sept kilomètres.
Et environ 1 000 mètres de dénivelé positif.
C’est là que tout bascule.
Les premières nausées apparaissent. Puis manger devient impossible. Boire devient compliqué à son tour. Et surtout arrive cette envie presque irrépressible de dormir.
En moins de deux kilomètres, il n’y a plus rien dans le moteur.
Je m’arrête sur le bord du sentier. Plus vraiment capable d’avancer normalement, mais certainement pas disposé à redescendre alors que le sommet est désormais si proche.
Alors commence une autre course.
Ti pa ti pa, comme on dit ici.
Quand l’estomac finit par dire stop
Pour une fois, parlons un peu de moi.
Je transpire énormément pendant l’effort. À un niveau qui rend quasiment impossible la compensation complète des pertes pendant plusieurs heures.
Une stratégie d’hydratation plus rigoureuse, des électrolytes et une intensité beaucoup mieux maîtrisée m’ont permis de repousser le problème. Sur mes dernières courses, j’ai appris à rester longtemps sur des fréquences cardiaques d’endurance.
Cela fonctionne. Mais pas suffisamment.
Passé un certain stade, l’estomac finit encore par dire stop. Plus rien ne passe correctement.
C’est frustrant parce que la limite ne semble pas venir des jambes. J’ai le sentiment de pouvoir encore avancer, mais plus l’énergie nécessaire pour le faire.
J’aimerais vraiment finir par comprendre ce mécanisme et trouver une solution. Il gâche désormais trop régulièrement des expériences qui avaient pourtant très bien commencé.
Parenthèse refermée.
Il reste à atteindre le Grand Bénare.

Les derniers mètres vers le Grand Bénare
Le sommet est quelque part devant.
Je sais que j’y arriverai, mais les derniers hectomètres prennent des allures de chemin de croix. Chaque mouvement demande un effort disproportionné.
Lorsque je franchis enfin la ligne, il me faut quelques minutes pour retrouver mes esprits.
La course est terminée.
Enfin, presque.
Car atteindre le Grand Bénare ne signifie pas que la journée est finie. Il faut encore rejoindre le Maïdo pour retrouver la navette et le ravitaillement final : environ huit kilomètres et 800 mètres de dénivelé négatif dans la caillasse.
Sur le moment, cette petite randonnée supplémentaire ne fait pas franchement rêver. Elle aura pourtant une vertu inattendue : au fil de la descente, les nausées disparaissent progressivement.
Deux heures plus tard, j’atteins enfin le parking du Maïdo.
Cette fois, j’ai soif. Et surtout très faim.
Des ravitaillements encore trop légers
C’est probablement l’un des principaux points sur lesquels cette première édition devra progresser.
Les ravitaillements rencontrés pendant la course étaient assez légers. De quoi remplir les bidons et récupérer quelques calories, mais pas beaucoup plus.
À l’arrivée au Maïdo, après plusieurs heures d’effort puis deux heures supplémentaires de descente, j’espérais surtout pouvoir vraiment manger.
Il n’y avait malheureusement pas grand-chose à se mettre sous la dent.
C’est regrettable, car ce sont aussi ces détails qui construisent le souvenir laissé par une course. Un beau parcours ne suffit pas toujours : l’avant-course, les ravitaillements, l’accueil au sommet, l’après-course participent eux aussi à l’expérience.
Et avec un concept aussi fort, la 0-3000 possède justement un potentiel énorme.
De la mer à près de 2 900 mètres d’altitude
Le trajet en navette entre le Maïdo et La Saline apporte finalement une dernière dimension à la journée.
La route descend encore et encore.
À travers la vitre, on prend réellement conscience de tout ce qui a été parcouru quelques heures plus tôt. La pente que le véhicule dévale maintenant sans effort, nous l’avons gravi avec nos jambes, du littoral jusqu’au Grand Bénare.
La frustration des derniers kilomètres n’a pas complètement disparu. Les questions sur ce corps qui refuse encore de coopérer après plusieurs heures d’effort non plus.
Mais une autre sensation prend progressivement le dessus.
Celle d’avoir eu une chance immense de passer une journée là-haut. D’être suffisamment en bonne santé pour partir de l’océan avant le lever du jour et rejoindre l’un des plus hauts sommets de La Réunion à la force des jambes avant l’heure du déjeuner.
Après une journée pareille, on se sent assurément vivant.
Il ne reste qu’à souhaiter une deuxième édition à la 0-3000.
Avec un départ qui exploite davantage cette idée de relier la mer à la montagne, des ravitaillements plus généreux et un véritable accueil après l’effort, cette première édition pourrait devenir le point de départ d’une très belle course réunionnaise.
Car c’est aussi pour cela que l’on vient sur un trail : pour vivre quelque chose dont on se souviendra.
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