Pendant longtemps, la Diagonale des Fous était une affaire réunionnaise. Chez les hommes, aucun coureur péi ne l’a pourtant remportée depuis Pascal Parny en 2008. Chez les femmes, Marcelle Puy a longtemps régné sur l’épreuve. Les locaux connaissent mieux que personne Mafate et continuent de terminer parmi les meilleurs. Alors qu’est-ce qui a changé ? Peut-être moins leur niveau que celui de la course elle-même.
Jean-Philippe Marie-Louise, Patrick Maffre, Cléo Libelle, Thierry Técher, Richeville Esparon, Charles-André Fontaine, Pascal Parny… Dans les années 1990 et au début des années 2000, les Réunionnais occupaient une bonne partie du palmarès masculin.
Chez les femmes, l’empreinte est encore plus forte. Mireille Séry a remporté trois fois l’épreuve et Marcelle Puy détient toujours le record absolu avec cinq victoires. En 2010, pour sa dernière Diagonale, elle gagnait encore en 31 h 48.
La rupture est particulièrement nette chez les hommes. En 2008, Pascal Parny s’impose devant Didier Mussard et Richard Técher : trois Réunionnais sur le podium. Depuis, aucun n’a gagné.
Mais cela ne signifie pas que les coureurs péi ne sont plus au niveau.
Les Réunionnais n’ont pas disparu
Fabrice Payet a terminé sixième en 2023, puis encore sixième en 2025. Judicaël Sautron a lui aussi intégré quatre fois le top 10 entre 2019 et 2024, avec une septième place en 2024.
Chez les femmes, l’histoire est un peu différente. Marcelle Puy s’est imposée pour la dernière fois en 2010, mais Émilie Maroteaux, originaire de Versailles et installée à La Réunion depuis près de vingt ans, a remporté la course en 2021. Elle est même remontée sur le podium en 2023, derrière Katie Schide et Camille Bruyas.
Il faut donc éviter une conclusion trop simple : le trail réunionnais ne s’est pas effondré.
Les locaux sont toujours capables de jouer devant. Ce qui est devenu beaucoup plus difficile, c’est de passer d’une sixième place, d’un podium féminin ou d’un top 10 à la victoire.
Pour comprendre pourquoi, il faut surtout regarder ceux qui viennent désormais les affronter.
La Diagonale va chercher les meilleurs du monde
Depuis 2009, le palmarès masculin a changé de visage : Julien Chorier, Kilian Jornet, François D’Haene, Antoine Guillon, Ludovic Pommeret, Beñat Marmissolle, Aurélien Dunand-Pallaz, Mathieu Blanchard ou Baptiste Chassagne ont notamment gagné à La Redoute.
Chez les femmes, on retrouve également Émilie Lecomte, Nathalie Mauclair, Andrea Huser, Courtney Dauwalter, Katie Schide, Manon Bohard ou Blandine L’Hirondel.
La Diagonale est devenue un rendez-vous majeur du calendrier international.
Et cette évolution n’est pas seulement spontanée. Le Grand Raid mène une véritable politique pour attirer les meilleures cotes ITRA.
Pour 2026, un homme avec un index supérieur à 900 ou une femme au-dessus de 775 peut bénéficier d’un dossard hors tirage au sort, du vol depuis Paris et d’une semaine d’hébergement. Les catégories Elite 2 bénéficient du dossard et de l’hébergement, et les Elite 3 d’une inscription offerte.
À près de 10 000 kilomètres de la métropole, lever ainsi l’obstacle du voyage change forcément le plateau.
La Diagonale ne subit donc pas seulement l’internationalisation du trail : elle fait venir ce très haut niveau directement à La Réunion.
Et l’édition 2026 le montre encore avec un plateau où l’on retrouve notamment plusieurs références internationales majeures, face à Fabrice Payet, Judicaël Sautron et aux meilleurs Réunionnais.
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Dans le même temps, le trail s’est professionnalisé
C’est l’autre grande évolution. En 2016 encore, Ludovic Pommeret remportait l’UTMB tout en travaillant comme ingénieur. Dix ans plus tard, le sommet de la discipline fonctionne davantage avec des contrats équipementiers, des entraîneurs, des stages, des déplacements financés et du temps consacré à la récupération.
Marcelle Puy insiste également sur l’écart de statut : « Les Métropolitains sont des professionnels, alors que les Réunionnais sont des amateurs. Après les journées de travail et la vie de famille, c’est vraiment compliqué. »
La formule est volontairement générale, mais elle résume bien le fossé qu’elle perçoit entre une partie de l’élite internationale, organisée autour de la performance, et des coureurs réunionnais qui doivent encore souvent composer avec une activité professionnelle et une vie familiale.
Richeville Esparon, vainqueur de la Diagonale en 2003 et 2004, faisait déjà ce constat en 2023. Selon lui, pour évoluer devant aujourd’hui, il faut disposer d’un cadre « semi-professionnel voire professionnel », avec l’encadrement correspondant.
Les dotations de la Diagonale illustrent d’ailleurs assez bien cette nouvelle économie du trail. En 2025, gagner rapportait 1 500 euros, contre 1 200 au deuxième et 1 000 au troisième. Des montants relativement modestes au regard du niveau sportif présent.
L’argent du très haut niveau vient désormais beaucoup des contrats avec les marques, des primes de résultat et des prises en charge, bien davantage que du seul prize money versé par les organisateurs.
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Quinze à vingt heures par semaine ne suffisent pas à effacer l’écart
Il serait pourtant caricatural d’opposer des professionnels parfaitement préparés à des Réunionnais qui courraient simplement dans Mafate après leur journée de travail.
Avant la Diagonale 2025, Fabrice Payet expliquait s’entraîner entre 15 et 20 heures par semaine, principalement dans Mafate. Il terminera quelques jours plus tard sixième, en 25 h 42. Le volume est déjà celui d’un athlète extrêmement investi.
Judicaël Sautron allait encore plus loin après sa septième place en 2024 : « Avec mon travail je ne peux m’entraîner que le week-end, ce n’est pas suffisant pour remporter le Grand Raid. »
Mais le haut niveau ne se résume pas aux heures d’entraînement.
Il faut pouvoir récupérer, faire des stages, organiser son calendrier, travailler la nutrition, se faire accompagner et surtout se confronter régulièrement aux meilleurs.
Et c’est ici que La Réunion présente un énorme paradoxe.
L’île est un avantage… jusqu’au moment où il faut en sortir
Pour préparer la Diagonale, difficile d’imaginer meilleur endroit.
Mafate, Cilaos, Salazie, les longues montées, les descentes techniques, les marches, la chaleur : les coureurs locaux disposent toute l’année du terrain même qui met les autres en difficulté en octobre.
Mais pour progresser au contact du circuit international, l’île devient aussi un frein.
Après sa sixième place en 2025, Fabrice Payet le disait lui-même : « pour s’améliorer, il faudrait aller faire des courses ailleurs dans l’année ». Il évoquait immédiatement les obstacles : hébergement, dépenses, billet d’avion.
Marcelle Puy, cinq fois vainqueure de la Diagonale, pointe également une limite plus directement liée à l’entraînement. Selon elle, les Réunionnais font « trop de montagne et pas assez de vitesse ». « Pour ma part, la vitesse, c’est la base », insiste-t-elle. Son analyse est simple : à force de s’entraîner principalement sur des profils très accidentés, les coureurs locaux peuvent consacrer moins de place au travail de vitesse que certains de leurs concurrents métropolitains ou internationaux.
Son constat ne remet pas en cause l’intérêt du terrain réunionnais, mais il nuance l’idée selon laquelle courir toute l’année dans Mafate constituerait automatiquement la meilleure préparation possible. Pour jouer la victoire aujourd’hui, la polyvalence compte aussi.
Pour un athlète installé dans les Alpes, courir en France, en Suisse, en Italie ou en Espagne ne nécessite pas de traverser la planète.
Depuis La Réunion, chaque confrontation devient un voyage.
Le Grand Raid tente d’ailleurs en partie de répondre à cette difficulté : en 2025, les premiers et deuxièmes résidents réunionnais, hommes et femmes, recevaient notamment un billet d’avion et une inscription à une course proposée par l’organisation.
Le symbole est intéressant : les meilleurs mondiaux sont aidés pour venir courir à La Réunion, et les meilleurs Réunionnais sont aidés pour pouvoir aller courir ailleurs.
Connaître Mafate reste un avantage. Plus une garantie.
Reste ce qui devrait être l’arme absolue des locaux : la connaissance du terrain.
Elle compte évidemment.
Savoir ce qu’une montée représente réellement après quinze heures de course, connaître une descente technique, anticiper le climat ou simplement savoir exactement ce qui attend derrière le prochain col ne s’apprend pas sur une trace GPX.
Le nouveau parcours de la Diagonale des Fous 2026 rappelle d’ailleurs à quel point cette connaissance peut compter cette année, avec une traversée profondément remaniée malgré une distance et un dénivelé globalement proches de 2025.
Mais l’avantage n’est plus décisif.
Mathieu Blanchard a remporté la Diagonale en 2024 dès sa première participation. Un an plus tard, Baptiste Chassagne et Blandine L’Hirondel ont fait exactement la même chose, chacun pour ses débuts sur l’épreuve.
Trois exemples qui disent beaucoup.
On peut découvrir la Diagonale et la gagner lorsque le niveau physique, l’expérience internationale, la préparation et l’entourage permettent de compenser une connaissance imparfaite du terrain.
Ce ne sont peut-être pas les Réunionnais qui ont reculé
Voilà finalement le cœur du problème.
Le niveau local reste élevé. Les sentiers sont toujours là. La connaissance du terrain aussi.
Mais la compétition autour a changé.
La Diagonale attire désormais volontairement certains des meilleurs athlètes internationaux. Le trail s’est professionnalisé. Et les Réunionnais qui veulent eux aussi se confronter régulièrement à ce niveau doivent supporter un handicap géographique et économique que leurs adversaires européens connaissent beaucoup moins.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un coureur péi ne gagnera plus.
Fabrice Payet, Judicaël Sautron ou, plus récemment chez les femmes, Émilie Maroteaux montrent que la distance avec le très haut niveau n’est pas infranchissable.
Mais depuis le dernier succès masculin de Pascal Parny en 2008, une chose est certaine :
ce ne sont peut-être pas les Réunionnais qui ont le plus changé. C’est la Diagonale qui est entrée dans une autre dimension.
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