Depuis plus de dix ans, Olivier Vin photographie les champions, les anonymes, les paysages, la fatigue et les émotions du trail. Un métier discret, mais loin d’être secondaire : ses images racontent les courses, construisent leur identité et participent parfois à les transformer en épreuves dont nous rêvons avant même d’y avoir posé un pied. Derrière l’objectif, le photographe ne se contente pas de documenter le trail. Il contribue aussi à fabriquer son imaginaire.
Il y a des courses auxquelles on s’inscrit parce qu’un ami nous en a parlé, parce qu’elles sont proches de chez nous ou simplement parce que leur format correspond à ce que l’on cherche. Et puis il y a celles dont l’envie est née bien avant d’avoir ouvert la page des inscriptions.
Une photo aperçue quelque part. Un coureur minuscule sur une crête. Une mer de nuages au lever du jour. Un visage marqué par dix ou quinze heures d’effort. Une arrivée en larmes. Une vallée que l’on ne connaissait pas et dans laquelle, soudainement, on aimerait courir.
On ne connaît souvent pas le nom de celui qui a pris la photo. Pourtant, quelques mois ou quelques années plus tard, nous voilà parfois avec un dossard.
C’est aussi cela, le travail d’Olivier Vin.
Je l’ai connu il y a maintenant plus de dix ans, sur les suivis de course de l’UTMB. Quelques années plus tard, c’est à lui que nous avons confié les photos de notre mariage. Puis nos chemins se sont éloignés. Lui a continué à photographier, jusqu’à faire aujourd’hui de cette passion devenue métier son activité à plein temps.
En retournant voir ses images, j’ai eu envie de parler du photographe. Mais surtout de ce qu’il représente dans un sport qui, en dix ans, a profondément changé.
Car pendant qu’Olivier apprenait à photographier le trail, le trail apprenait lui aussi à se faire photographier.
Une mauvaise photo peut parfois raconter une grande histoire
L’une des images qu’Olivier a choisies pour cet article est loin d’être celle qu’il considère comme la plus réussie.
Elle date de 2016.
Julien Chorier monte vers le Grand Col Ferret pendant l’UTMB. Olivier découvre alors quasiment le monde du trail. Il a couvert quelques courses l’année précédente, notamment le Trail des Dragons à Figanières puis la Montagn’Hard, où ses premières images ont été publiées dans la presse spécialisée, mais cet UTMB marque véritablement le début de l’histoire.
L’accréditation presse a été obtenue presque au culot, grâce à une lettre de recommandation de son ancien rédacteur en agence de presse.
« C’était moins compliqué à l’époque ! »
Il connaît encore peu cet univers, quelques coureurs découverts notamment à travers Born to Run, mais pas beaucoup plus.
Cette nuit-là, il monte vers le Grand Col Ferret dans le brouillard. Il distingue si peu ce qui l’entoure qu’il s’imagine presque évoluer en forêt. Puis le jour arrive progressivement. La vallée apparaît, la mer de nuages se dévoile, le soleil touche les Grandes Jorasses.
Olivier photographie Julien Chorier.
Son matériel de l’époque, davantage adapté au voyage qu’au mouvement et aux basses lumières, produit une image pleine de bruit numérique. Techniquement, il ne la considère pas vraiment comme réussie.
Pourtant, dix ans plus tard, elle reste importante.
Parce qu’elle raconte quelque chose.
Et peut-être parce qu’elle résume déjà ce qu’il cherche encore aujourd’hui.
« Il faut faire la distinction entre une belle photo et une bonne photo. Il y a des photos techniquement magnifiques mais qui ne transmettent rien d’autre que la technique du photographe. Une bonne photo raconte une histoire, transmet une émotion, même si elle n’est pas forcément parfaite techniquement. »
C’est probablement là que se trouve la différence entre photographier une course et raconter une course.

Pour saisir un instant, il faut parfois le préparer pendant des heures
On imagine facilement le photographe de trail posté au bord d’un sentier, appareil à la main, attendant le passage des coureurs.
La réalité commence bien avant.
Olivier étudie les cartes, cherche les endroits où se positionner, vérifie les accès, estime les temps de déplacement, regarde si une piste est carrossable, si un chemin est autorisé, s’il pourra rejoindre un point en VTT puis en repartir suffisamment vite pour atteindre le suivant.
Lorsqu’un événement propose plusieurs distances, la logistique devient rapidement un casse-tête.
Ensuite viennent les réveils très tôt, les marches avec près de dix kilos de matériel, d’eau, de nourriture et de vêtements, les nuits parfois presque blanches lorsqu’un ultra part en fin de journée, les changements de météo et les imprévus.
Un jour, un parcours est même modifié après le départ sans qu’Olivier en ait été informé.
Il faut pourtant continuer à produire.
Car le métier a changé. Une partie des images doit désormais être envoyée alors même que la course est encore en cours pour alimenter les réseaux sociaux de l’organisation.
Puis, une fois les coureurs rentrés, commence un autre travail : plusieurs milliers de photos à trier, une sélection à construire, quelques images à envoyer rapidement à la presse, le reste à livrer à l’organisateur.
Olivier résume les longues nuits de couverture d’un ultra d’une manière assez simple :
« C’est aussi un ultra pour moi, il faut savoir gérer le manque de sommeil. »
Avec les années, il a pourtant appris à photographier moins.
Au début, lorsqu’un endroit était beau, il pouvait produire deux cents images pratiquement identiques, simplement emporté par ce qui se déroulait devant lui. Aujourd’hui, il arrive avec une sorte de liste mentale. Il sait les images dont il a besoin et anticipe davantage.
Sa pratique du trail l’aide à comprendre ce que vivent les coureurs, à prévoir leur trajectoire, leurs attitudes, parfois même leur regard.
Mais la préparation ne supprime jamais complètement l’incertitude.
« Prendre de bonnes photos, c’est aussi une part importante de chance, mais si on est bien préparé, on amplifie les opportunités que nous donne la chance. »
Sur le Tahiti Moorea Ultra Trail, Olivier repère ainsi un ruisseau au milieu d’une végétation gigantesque. Il imagine immédiatement son image : une présence humaine perdue dans cette jungle.
Il compose son cadre.
Puis il attend.
Longtemps.
La fin du peloton est espacée et les coureurs ne passent plus que rarement. Finalement, quelqu’un arrive exactement là où il l’espérait.
C’est cette mécanique qui continue de lui donner envie de travailler : anticiper un instant qui n’existe pas encore, puis voir soudain tous les éléments se mettre en place.
« Le coureur arrive exactement où tu l’as prévu, parfaitement à sa place dans un paysage grandiose, avec une belle lumière. Clic, c’est dans la boîte, tu sais que tu as une bonne photo. »

Il préfère d’ailleurs souvent que le coureur ne le remarque pas. L’attitude reste naturelle, le geste n’est pas fabriqué pour l’objectif.
Et puisqu’il faut parfois rendre service à toute une profession, Olivier adresse même une requête aux traileurs qui croisent un photographe :
« Arrêtez avec les signes de victoire, c’est nul ! »
Pendant ce temps, le trail apprenait à se montrer
En 2016, lorsqu’Olivier photographie l’UTMB pour la première fois, le trail est déjà loin d’être confidentiel. Mais ce qu’il décrit semble aujourd’hui appartenir à une autre époque.
À la base de vie de Courmayeur, les ravitaillements des meilleurs coureurs sont simplement posés sur des chaises en plastique. Photographes et accompagnateurs circulent au milieu des élites. Pas de barrières, presque aucune restriction.
Ce serait difficilement imaginable aujourd’hui.
« Le trail, il a changé. »
Tout a grandi : le nombre de participants, les marques, le marketing, les influenceurs, la professionnalisation.
La photographie a accompagné cette transformation, mais elle n’en est pas seulement le témoin.
Elle y participe.
Olivier entend régulièrement des coureurs lui expliquer qu’ils ont choisi une épreuve après en avoir découvert les images.
Cela paraît anodin. Ça ne l’est pas.
Une photo peut rendre un endroit désirable. Cette construction du désir autour des grandes épreuves pose d’ailleurs une autre question : qu’achète-t-on vraiment avec un dossard ?
Une photo peut installer progressivement l’identité d’une course. Un col, une crête, une forêt, une lumière, une arrivée deviennent presque indissociables de l’événement qui les traverse.
À force d’être photographiées, certaines courses finissent ainsi par posséder leur propre imaginaire.
Les marques l’ont parfaitement compris. Elles ne montrent plus seulement un produit. Elles l’installent dans une histoire, un territoire, une lumière, une aventure dans laquelle le pratiquant peut se projeter.
Les organisateurs font de même.
Le photographe ne se contente alors plus de montrer ce qui s’est passé.
Il participe à donner envie que cela nous arrive à nous aussi.
Une image d’un coureur seul sur les crêtes de Crève-Tête, face au Mont-Blanc au début de la soirée, raconte évidemment un instant de course. Mais elle raconte aussi autre chose à celui qui la regarde depuis son téléphone ou son ordinateur.
Elle lui murmure : tu pourrais être là.

C’est peut-être l’un des moteurs les plus discrets de l’explosion du trail.
Nous voulons parcourir certains endroits parce que d’autres nous les ont racontés.
Et désormais, très souvent, parce qu’ils nous les ont montrés.
Instagram est devenu la carte de visite professionnelle d’Olivier. Mais être présent ne consiste plus simplement à publier ses meilleures photos. Il faut produire des reels, se montrer, comprendre les formats qui fonctionnent, suivre certaines tendances sans perdre son propre style.
Les clients voient aussi ce qui se fait ailleurs et arrivent parfois avec de nouvelles attentes.
Et surtout, tout doit être disponible immédiatement.
Une photographie qui, autrefois, aurait servi à raconter la course le lendemain doit désormais parfois être publiée pendant que les coureurs sont encore dehors.
Le trail est devenu plus photogénique, mais surtout beaucoup plus conscient de l’importance de son image.
Ce que l’on montre finit forcément par raconter ce que le trail est
Cette place prise par l’image donne aussi une responsabilité au photographe.
Car raconter une course suppose de choisir.
Choisir le paysage ou le visage. Le champion ou l’anonyme. L’euphorie de l’arrivée ou la solitude après plusieurs heures d’effort.
Olivier aime les portraits réalisés avant les départs, lorsque les coureurs commencent à entrer dans leur bulle, quelque part entre excitation et appréhension.
Il aime les arrivées pour l’exact opposé : l’émotion qui était contenue jusque-là déborde.
Au Marathon du Mont-Blanc 2024, il photographie ainsi Madalina Florea submergée par ce qu’elle vient de vivre.

Les champions restent évidemment des sujets particuliers. Réussir une grande image d’un athlète connu procure une satisfaction supplémentaire, même si les photographier sur certaines grosses courses est devenu plus compliqué, entre camrunners, vidéastes et nombreuses personnes présentes autour d’eux.
Mais au fond, le nom inscrit sur le dossard importe assez peu.
« Un coureur, peu importe qui, dans un beau paysage avec une belle lumière, c’est banco ! »
L’effort fait lui aussi partie de l’histoire.
Certains coureurs s’étonnent d’être photographiés après mille mètres de montée, lorsque le visage n’est plus forcément celui que l’on aurait choisi pour sa photo de profil.
Olivier l’assume.
« Il y a une certaine beauté dans l’effort, quand on repousse nos limites. Alors oui, il y a des grimaces, des larmes parfois, mais une certaine lueur dans les yeux. Et puis ça fait partie du trail, il faut le montrer aussi. »
Montrer ne veut pourtant pas dire tout publier.
Il lui arrive de photographier des chutes, des blessures, des vomissements ou des évacuations. Dans ces situations, il évite d’identifier la personne, masque naturellement le visage ou le dossard par son cadrage, et ces images restent le plus souvent en dehors de la sélection finale.
Il y a donc une frontière entre raconter la difficulté et transformer quelqu’un en spectacle.
Même si le tri réserve parfois des surprises.
Un jour, Olivier réalise un plan large d’un coureur de dos devant un magnifique coucher de soleil. Le coureur urine face au paysage.
La photo est transmise.
Le community manager ne remarque pas le détail et la publie sur les réseaux de l’épreuve.
Olivier en rit encore.
Des images pour vendre une course, mais aussi pour en garder la mémoire
En regardant les archives d’Olivier, une autre fonction de la photographie apparaît.
Elle conserve ce que le trail était.
En 2016, il photographie Anton Krupicka sur l’UTMB.
Pour toute une génération de pratiquants, le nom évoque immédiatement une époque, une manière de courir et presque une certaine idée du trail. Olivier remarque aujourd’hui que de nombreux pratiquants plus jeunes ne savent tout simplement plus qui il est.
Cette photo marque aussi le début presque accidentel d’une série de portraits en noir et blanc qu’il poursuit depuis. D’abord avec les coureurs connus, puis avec tous ceux qui gravitent autour de ce milieu.
Toujours sur le vif, toujours en lumière naturelle.

La photographie qui rend aujourd’hui une course désirable devient donc demain une archive.
C’est elle qui permettra peut-être de se souvenir qu’en 2016 les élites ravitaillaient encore au milieu de tout le monde à Courmayeur, que certains champions occupaient une place différente dans l’imaginaire du trail, ou simplement que l’esthétique des courses n’était pas la même.
Et c’est probablement ce qui différencie durablement une photographie d’un simple contenu.
Être là
Le métier reste pourtant fragile.
Pendant neuf ans, Olivier l’a exercé en parallèle de son CDI. Depuis bientôt un an, il s’y consacre entièrement.
Lorsqu’on lui demande s’il est réellement possible d’en vivre, il ne vend pas de rêve.
Il ne le sait pas encore.
Il a bon espoir.
Le trail grandit, de nouvelles courses et de nouvelles marques apparaissent, mais les photographes et vidéastes sont également de plus en plus nombreux. Il faut apprendre à se diversifier, maîtriser la vidéo, le drone, le montage, comprendre les nouveaux usages.
À quelqu’un qui voudrait se lancer, son premier conseil reste pourtant simple :
« Fonce ! »
Mais pas uniquement avec un appareil.
Regarder beaucoup de photos, y compris en dehors du sport. Éduquer son regard. Comprendre d’où vient le trail, connaître ses acteurs historiques, observer sa pratique dans d’autres pays, courir soi-même, être bénévole, aller photographier des petites épreuves simplement pour apprendre.
Autrement dit, connaître ce que l’on prétend raconter.
Reste une dernière évolution, impossible à ignorer lorsque l’on parle aujourd’hui d’images : l’intelligence artificielle.
Olivier ne la rejette pas. Il la considère comme un outil capable d’aider sur certaines tâches et de compiler des informations beaucoup plus rapidement.
Mais il rappelle aussi quelque chose d’assez évident :
« L’IA ne se déplace pas en haut d’un col pour prendre une photo. »
Elle peut fabriquer une montagne parfaite, une lumière parfaite et un coureur parfait. Elle pourra probablement demain le faire encore mieux.
Mais elle n’était pas au Grand Col Ferret en 2016 lorsque le brouillard s’est ouvert sur les Grandes Jorasses.
Elle n’a pas attendu au bord du ruisseau à Tahiti qu’un coureur apparaisse enfin.
Elle n’était pas sur la ligne d’arrivée lorsque David Laney s’est effondré dans les bras de Tim Tollefson lors de l’UTMB 2016, produisant une image qui rappelle aujourd’hui à Olivier certaines représentations de la descente du Christ de la croix.

Et c’est peut-être finalement là que se trouve toute la valeur de son métier.
Nous ne savons généralement pas qui se cachait derrière l’appareil lorsque nous découvrons une course pour la première fois.
Nous ne connaissons ni les heures passées sur une carte, ni la marche avec dix kilos sur le dos, ni la nuit blanche, ni l’attente avant qu’un coureur entre enfin dans le cadre.
Nous voyons seulement l’image.
Parfois nous passons immédiatement à la suivante.
Parfois elle reste.
Et, sans vraiment savoir pourquoi, elle commence à construire quelque chose dans notre tête.
Quelques mois plus tard, nous cherchons le nom de cette course.
Puis son parcours.
Puis la date des inscriptions.
Le photographe, lui, est déjà reparti ailleurs, dans l’ombre, chercher une autre lumière, un autre regard, une autre histoire.
Mais il aura peut-être contribué, sans que nous connaissions même son nom, à nous donner envie d’y être.




