FKT : pourquoi les coureurs pros sont-ils de plus en plus nombreux à se lancer dans des aventures « solitaires » ?

Aurélien Dunand-Pallaz vient de pulvériser le record du GR20 en 27 h 29 : environ 180 kilomètres et 13 000 mètres de dénivelé positif avalés plus de deux heures plus vite que François D’Haene. Derrière cette performance hors norme se dessine un phénomène de plus en plus visible dans le trail : des coureurs professionnels qui délaissent ponctuellement les grandes courses pour imaginer leurs propres défis. Des aventures très personnelles, mais rarement aussi solitaires qu’elles en ont l’air.

Une semaine avant de partir, Aurélien Dunand-Pallaz se demandait s’il pouvait reprendre cinq minutes à François D’Haene. Peut-être dix.

Vendredi matin, lorsqu’il a rejoint Conca, l’écart dépassait les deux heures.

Parti jeudi à 5 h de Calenzana, le Savoyard a parcouru le GR20 en 27 h 29, contre 29 h 46 min 20 s pour François D’Haene le 9 juillet dernier. En un peu plus d’une journée, il a donc traversé environ 180 kilomètres et 13 000 mètres de dénivelé positif, sur un sentier où même une traversée en sept jours constitue déjà un sérieux défi physique.

Pour se rendre compte de l’échelle de la performance, il suffit d’ailleurs de regarder ce que représente déjà un GR20 parcouru en sept jours : longues journées, terrain cassant, sac à gérer, fatigue qui s’accumule. Dunand-Pallaz a parcouru cette même montagne sans véritable pause, en courant une nuit entière.

Le record est spectaculaire. Mais il raconte aussi autre chose.

Cette année, Dunand-Pallaz aurait très bien pu courir l’UTMB. Il a choisi de ne pas le faire. Son envie était ailleurs : construire sa saison autour du GR20, un projet imaginé depuis plusieurs années et qu’il avait envie de mener à sa manière. Quelques jours avant son départ, il expliquait vouloir profiter de cette saison pour « faire quelque chose de différent », plutôt que repartir sur le schéma habituel entre UTMB, Hardrock et Diagonale des Fous.

C’est peut-être là qu’il faut commencer pour comprendre l’attrait actuel des FKT, les Fastest Known Times.

Les FKT existaient bien avant Strava

Courir vite sur un itinéraire connu n’a rien d’une invention récente.

En Angleterre, le Bob Graham Round est devenu un classique du fell running depuis que Bob Graham a relié 42 sommets du Lake District en moins de 24 heures en 1932. Kilian Jornet y a établi une nouvelle référence en 2018, avant d’être battu par Jack Kuenzle quatre ans plus tard.

À l’époque, il n’était évidemment pas question de Strava, de tracker GPS ou de stories Instagram.

Ce qui a changé, c’est la visibilité prise par ces défis et la facilité avec laquelle ils peuvent désormais être documentés, comparés puis suivis presque en direct.

Le mouvement s’est accéléré en 2020, lorsque les compétitions disparaissaient les unes après les autres du calendrier. Fastest Known Time expliquait alors recevoir environ 40 nouvelles performances par jour. Beaucoup de coureurs privés de dossards avaient trouvé ailleurs leur terrain de jeu.

Les courses sont revenues. L’envie de courir en dehors des courses, elle, est restée.

Chez les professionnels aussi.

François D’Haene avait parcouru le John Muir Trail, en Californie, en 2 jours 19 h 26 dès 2017. Il s’est ensuite attaqué au Nolan’s 14 dans le Colorado, avant de revenir cet été sur le GR20.

Aurélien Sanchez a choisi un autre format encore : le Pacific Crest Trail, plus de 4 000 kilomètres entre le Mexique et le Canada, bouclés cet été en 45 jours 20 h 11 avec assistance.

Difficile de ranger ces projets dans la même case. Trente heures sur le GR20 et quarante-cinq jours sur le PCT n’ont évidemment pas grand-chose à voir.

Ce qu’ils ont en commun, c’est surtout que l’athlète commence par choisir une ligne qui lui donne envie.

Choisir le projet avant de choisir la course

Dans une compétition classique, beaucoup de choses sont déjà décidées.

La date est fixée. Le parcours aussi. Les ravitaillements sont installés. Le règlement existe. À telle heure, tout le monde part dans la même direction.

Le coureur s’adapte à la course.

Dans un FKT, il y a davantage de liberté.

Le projet de Dunand-Pallaz en est un bon exemple. Il connaît la Corse depuis son enfance. Il avait déjà parcouru le GR20 plusieurs fois et effectué de nombreuses reconnaissances. Cette année, il a orienté une bonne partie de sa préparation vers ce terrain très particulier : roche, sections techniques, longues descentes, vitesse sur sentiers cassants.

Le record de François D’Haene lui donnait un objectif précis. Pour le reste, il pouvait construire le projet autour de ses envies et de ses forces.

C’est sans doute l’une des différences les plus intéressantes avec une course traditionnelle. Sur un FKT, le coureur ne choisit pas seulement où il va courir. Il choisit aussi dans quelles conditions il veut le faire.

Fastest Known Time distingue d’ailleurs plusieurs catégories.

En supported, le coureur peut bénéficier d’une véritable équipe d’assistance, en self-supported, il utilise les ressources accessibles à tout le monde, sans bénéficier d’une équipe spécifiquement dédiée à sa progression, et en unsupported, il doit se débrouiller sans aide extérieure.

Sur le John Muir Trail, François D’Haene avait couru avec assistance et des pacers. Un an plus tard, Aurélien Sanchez parcourait le même itinéraire sans assistance en 3 jours 3 h 55.

Même sentier, mais pas la même histoire.

Le chrono reste tout de même la règle du jeu

Il ne faut pas non plus idéaliser ces aventures au point d’oublier ce qu’est un FKT.

Le but reste d’aller vite.

Avant de partir sur le GR20, Dunand-Pallaz résumait assez simplement la situation : « Le seul adversaire, c’est le chrono qui tourne. »

Et tous les itinéraires ne se valent pas.

Un record a d’autant plus de poids qu’il possède déjà une histoire. Sur le GR20, Kilian Jornet, Guillaume Peretti, François D’Haene ou Lambert Santelli ont chacun laissé une référence. D’Haene était revenu cet été, dix ans après son précédent record, pour passer pour la première fois sous les trente heures.

À peine deux mois et demi plus tard, son chrono servait déjà de repère à Dunand-Pallaz.

C’est aussi ce qui rend ces records intéressants. Le suivant ne repart jamais complètement de zéro.

Il connaît les temps de passage du précédent. Il sait où celui-ci a été rapide, où il a souffert, comment il a organisé ses ravitaillements. Les traces GPS existent, les comptes rendus aussi. Les méthodes évoluent.

Le record de Dunand-Pallaz servira probablement de base au prochain.

À ce rythme-là, le GR20 ressemble presque à une course organisée sur plusieurs années, avec des concurrents qui ne prennent simplement jamais le départ ensemble.

« Solitaire », vraiment ?

Le terme mérite ses guillemets.

Le nom inscrit à côté des 27 h 29 sera bien celui d’Aurélien Dunand-Pallaz. Pourtant, il y avait beaucoup de monde derrière ce chrono.

Son projet prévoyait neuf pacers, deux personnes chargées de la logistique, ses parents, des amis présents aux ravitaillements, des partenaires, des photographes. Au fil des kilomètres, les accompagnateurs se sont relayés avec lui.

Sur certaines portions, ils étaient là pour donner le rythme. Sur d’autres, pour l’aider à rester lucide, s’alimenter, gérer le matériel ou simplement continuer à avancer.

Cette dimension collective n’est pas propre au GR20.

Sur le Bob Graham Round, les pacers font partie de la culture du défi depuis longtemps. Sur le Pacific Crest Trail, Aurélien Sanchez était accompagné par Lucille Malgouyres et Martin, chargés d’une partie de la logistique et présents eux aussi sur certaines portions.

Le paradoxe est assez joli : ces projets sont souvent présentés comme des aventures individuelles, alors qu’ils permettent parfois de construire quelque chose de beaucoup plus intime qu’une grande course.

Sur un ultra à plusieurs milliers de participants, on partage le parcours avec une foule d’inconnus.

Sur un FKT, on peut passer trente heures ou quarante jours avec une petite équipe choisie pour l’occasion.

Ce n’est pas moins collectif. C’est un autre collectif.

Un retour à l’aventure… très connecté

Le décor pourrait presque donner l’impression d’un retour en arrière.

Une montagne. Un sentier. Un point de départ. Un autre point, très loin, où il faudra finir par arriver.

Sauf qu’un FKT en 2026 ne ressemble plus tout à fait à l’aventure invisible d’autrefois.

Pendant la traversée de Dunand-Pallaz, il était possible de suivre sa progression grâce à une balise GPS. Les écarts avec François D’Haene circulaient sur les réseaux sociaux. Les images arrivaient au fil du parcours. Son projet avait un nom, Game of Stones, des partenaires et un dispositif de communication.

Et pour qu’un record soit reconnu, il faut désormais pouvoir le prouver.

Fastest Known Time demande des traces GPS et des éléments permettant de vérifier l’itinéraire. Certaines routes importantes font l’objet de règles plus strictes encore. Le GR20 fait partie de ces parcours particulièrement surveillés.

Pour la tentative de Dunand-Pallaz, des carnets de route avaient notamment été tamponnés au départ et un protocole spécifique avait été prévu pour attester son passage.

On pourrait y voir une contradiction : quitter le cadre d’une compétition pour recréer ensuite des règles, des contrôles et des chronos.

Mais c’est justement ce qui différencie le FKT d’une simple sortie en montagne. L’aventure reste libre dans sa construction ; la performance, elle, doit pouvoir être comparée.

Une autre façon de construire une saison

Les FKT ne vont pas remplacer l’UTMB, la Hardrock ou la Diagonale des Fous.

Ils offrent simplement aux meilleurs coureurs une autre possibilité.

Et c’est sans doute ce qui explique qu’ils prennent autant de place.

Après plusieurs années au plus haut niveau, courir une nouvelle édition d’une course déjà connue ne produit pas forcément la même excitation qu’un projet entièrement construit autour d’un itinéraire.

On peut choisir le terrain parce qu’il rappelle quelque chose. Parce qu’on l’a parcouru plus jeune, parce qu’il correspond à ses qualités, parce qu’on veut savoir jusqu’où il est possible d’aller.

Le chrono compte énormément, évidemment. Sans chrono, pas de FKT.

Mais lorsqu’on regarde la préparation de Dunand-Pallaz, les années passées à penser au GR20, les reconnaissances, les copains mobilisés, les pacers, les ravitaillements et finalement ces 27 h 29 entre Calenzana et Conca, difficile de réduire le projet à deux heures reprises à François D’Haene.

Il y avait un record à battre.

Il y avait surtout une aventure qu’il avait envie de construire lui-même.

Et c’est peut-être précisément pour cela que les FKT séduisent autant les coureurs professionnels : ils leur permettent encore, au milieu d’un calendrier extrêmement structuré, de décider eux-mêmes de ce que sera leur prochain défi.