575 abandons, 715 finishers. Sur la TDS 2026, près de 45 % des coureurs partis de Courmayeur n’ont pas rejoint Chamonix. Un chiffre impressionnant, mais finalement pas si exceptionnel sur cette course : depuis cinq ans, environ quatre participants sur dix abandonnent. De quoi s’interroger, alors qu’il faut déjà avoir une solide expérience de l’ultra pour obtenir le droit de prendre le départ.
575 abandons. 715 finishers.
Le bilan de la TDS 2026 interpelle forcément. Sur les 1 290 coureurs partis de Courmayeur lundi soir, 44,6 % n’ont pas rejoint Chamonix. Presque un sur deux.
La première explication est évidente : la nuit a été mauvaise. Pluie froide, brouillard, vent, températures proches de 0 °C sur les cols… Les sentiers du Beaufortain, déjà techniques par beau temps, ne sont évidemment pas devenus plus accueillants une fois détrempés. La météo annoncée par l’organisation était déjà préoccupante avant le départ et les coureurs ont finalement subi plusieurs heures de pluie durant la nuit.
Même certains des meilleurs n’y ont pas résisté. Louison Coiffet, pourtant coureur le mieux classé au départ selon l’UTMB Index, a quitté la course à Bourg-Saint-Maurice. Clovis Chaverot a longtemps mené avant d’abandonner à son tour plus tard dans la course.
On pourrait donc classer cette édition parmi les mauvaises années, invoquer la météo et passer à autre chose.
Sauf que la TDS abandonne énormément de monde presque tous les ans.
Près de 40 % d’abandons chaque année
Il suffit de remonter sur les cinq dernières éditions complètes pour voir apparaître quelque chose d’assez étonnant.
| Édition | Partants | Finishers | Abandons | Taux d’abandon |
|---|---|---|---|---|
| 2022 | 1 774 | 1 072 | 702 | 39,6 % |
| 2023 | 1 649 | 998 | 651 | 39,5 % |
| 2024 | 1 874 | 1 111 | 763 | 40,7 % |
| 2025 | 1 934 | 1 207 | 726 | 37,5 % |
| 2026 | 1 290 | 715 | 575 | 44,6 % |
Données issues des résultats des différentes éditions de la TDS.
En faisant la moyenne de ces cinq éditions, on arrive à 40,4 % d’abandons.
La météo de 2026 a donc probablement aggravé le phénomène. Elle ne l’a pas créé. En 2022, en 2023 ou en 2024 aussi, environ quatre coureurs sur dix n’étaient pas allés au bout. Les données LiveTrail donnent par exemple 40,72 % d’abandons en 2024 et 37,54 % en 2025.
C’est beaucoup.
Et c’est surtout beaucoup pour une course sur laquelle on ne débarque pas sans expérience.
Des coureurs qui ont pourtant déjà fait leurs preuves
Le mot « sélection » mérite une précision.
Il n’y a pas de jury qui étudie les CV sportifs avant d’attribuer les dossards de la TDS. Contrairement à l’UTMB, il n’y a pas non plus de tirage au sort. Les inscriptions ouvrent et les places sont attribuées selon le principe du premier arrivé, premier servi.
Mais tout le monde ne peut pas pour autant cliquer sur « inscription ».
En 2026, il fallait posséder un UTMB Index valide dans la catégorie 100K ou 100M. L’organisation présente explicitement cette exigence comme une condition d’expérience mise en place pour des raisons de sécurité.
Et un Index valide n’est pas simplement une vieille ligne dans un palmarès. Pour qu’un Index reste actif dans une catégorie, il faut avoir terminé au moins une course correspondante au cours des 24 derniers mois.
Les coureurs présents sur la ligne de départ de Courmayeur ne sont donc pas des débutants qui ont décidé quelques semaines plus tôt de tenter leur premier ultra.
Ils ont déjà couru longtemps. Ils ont déjà terminé des épreuves exigeantes. Ils ont connu la fatigue, les ravitaillements, les problèmes digestifs, les jambes qui deviennent lourdes et ces heures où courir finit parfois par ne plus être vraiment le mot approprié.
Cela ne veut pas dire qu’ils sont tous prêts pour la TDS.
Et c’est justement là que le sujet devient intéressant.
Ce que l’UTMB Index ne peut pas mesurer
Un UTMB Index mesure une performance et atteste d’une expérience sur une catégorie de course.
Mais une catégorie ne raconte pas le terrain.
Sur sa fiche officielle, la TDS affiche 145 kilomètres et 9 500 mètres de dénivelé positif. Elle part de Courmayeur, traverse notamment le Beaufortain et rejoint Chamonix après un parcours que l’organisation elle-même décrit comme « technique, sauvage, exigeant ».
Cette fois, la formule marketing n’est probablement pas usurpée.
Parce que 9 500 mètres de dénivelé positif ne signifient pas simplement qu’il faut savoir monter.
Il faut aussi redescendre.
Longtemps.
Puis remonter.
Et redescendre encore.
Sur un ultra roulant, un coureur peut parfois trouver son allure, avancer pendant plusieurs kilomètres sans modifier complètement sa foulée et préserver une certaine continuité dans son effort. Sur la TDS, les changements de rythme sont permanents et certaines portions du Beaufortain laissent beaucoup moins de répit.
À cela viennent s’ajouter la nuit, l’altitude, la météo, le froid éventuel et surtout l’usure musculaire provoquée par les descentes.
Deux courses classées 100M peuvent donc produire des expériences radicalement différentes.
L’UTMB Index peut dire qu’un coureur a déjà terminé un ultra long.
Il ne peut pas dire comment ses quadriceps réagiront après des milliers de mètres de descente. Ni comment son estomac fonctionnera après vingt heures. Ni s’il réussira à se réchauffer après plusieurs heures sous la pluie. Encore moins s’il posera mal un pied au mauvais endroit.
La TDS est-elle plus difficile que l’UTMB ?
La question revient régulièrement depuis que le parcours de la TDS a été profondément durci en 2019.
L’UTMB reste plus long. Mais la TDS concentre énormément de dénivelé sur une distance plus courte, avec un terrain réputé plus technique et des sections particulièrement cassantes dans le Beaufortain. La question de savoir si elle est finalement plus difficile que l’UTMB lui-même était déjà posée ouvertement il y a plusieurs années.
Il est probablement impossible d’y répondre définitivement.
La difficulté d’une course dépend trop du profil du coureur, de ses qualités, de la météo et parfois simplement de la journée qu’il est en train de vivre.
Mais les statistiques donnent tout de même un sérieux argument à la TDS.
Quatre abandons pour dix partants, année après année, au milieu d’un peloton qui possède déjà une expérience significative de l’ultra : ce n’est plus vraiment un accident statistique.
C’est une caractéristique de la course.
Être qualifié ne signifie pas être prêt à tout
Cela pose forcément la question des critères d’inscription.
Faudrait-il demander davantage ?
Exiger un Index 100M plutôt que 100K ou 100M ? Imposer une expérience préalable avec beaucoup de dénivelé ? Une course réellement alpine ? Un niveau minimum d’UTMB Index ?
Peut-être.
Mais cela ne ferait probablement pas disparaître les abandons.
Parce qu’un coureur extrêmement expérimenté peut lui aussi se blesser. Ne plus réussir à manger. Prendre froid. Connaître une mauvaise journée. Arriver à un ravitaillement et comprendre qu’il serait déraisonnable de repartir.
Les abandons de plusieurs athlètes de très haut niveau cette année suffisent à le rappeler.
Et surtout, il serait assez injuste de regarder les 575 abandons de 2026 comme autant de coureurs qui auraient surestimé leurs capacités.
Abandonner n’est pas toujours échouer.
Sur un ultra, cela peut aussi être la décision la plus lucide de toute la journée.
La statistique ne dit donc pas seulement quelque chose du niveau des participants. Elle dit quelque chose de la capacité de la TDS à mettre en difficulté des coureurs qui, sur le papier, savent pourtant ce qu’ils font.
Puis vient la montagne
Nous nous sommes progressivement habitués à tout mesurer dans le trail.
Les kilomètres. Le dénivelé. L’UTMB Index. Les Running Stones. Les temps de passage. Les catégories 50K, 100K ou 100M.
À force, on pourrait presque imaginer une progression parfaitement logique : terminer telle distance donnerait accès à la suivante, puis à celle d’après. Comme si chaque case cochée constituait la preuve que l’on était désormais prêt pour un peu plus long.
La TDS rappelle chaque année que cela ne fonctionne pas exactement comme ça.
Les participants ont déjà fait leurs preuves. Ils ont l’Index nécessaire. Ils se sont entraînés pendant des mois et ont obtenu le droit de prendre le départ.
Pourtant, depuis cinq éditions, environ quatre sur dix ne voient pas Chamonix.
Cela ne signifie pas nécessairement que la sélection est insuffisante.
Cela signifie peut-être simplement qu’un Index ne pourra jamais totalement résumer l’expérience, le terrain, la météo ou ce qui se passe dans le corps et dans la tête après vingt ou trente heures dehors.
Chaque participant a montré patte blanche pour obtenir son dossard.
Puis vient la montagne.
Et c’est elle qui, une fois sur le terrain, effectue la véritable sélection.




