Avec Baekdu Daegan, Clem qui court racontait bien plus qu’un défi de 750 kilomètres à travers la Corée du Sud. Quelques jours après la sortie du film, l’annonce des « 25h qui courent », une Backyard réunissant sa communauté, des créateurs et quelques-uns des plus grands noms du trail comme Kilian Jornet ou Mathieu Blanchard, donne encore une autre dimension au phénomène. Comment ce « petit gars qui rêvait de vivre de sa passion » est-il devenu capable de fédérer autant ?
« Clem qui court, c’est l’histoire d’un petit gars qui rêvait de vivre de sa passion. Je savais pas que c’était impossible, alors je l’ai fait. »
C’est avec cette phrase que s’ouvre Baekdu Daegan : Le cycle du bonheur. Elle installe immédiatement le récit : celui d’un garçon ordinaire qui a fini par vivre de ce qui le passionnait, jusqu’à se retrouver à courir 750 kilomètres et 65 000 mètres de dénivelé à travers la Corée du Sud.
La formule pourrait facilement annoncer une histoire assez convenue de dépassement de soi, de rêve devenu réalité et de volonté capable de rendre l’impossible possible.
Heureusement, le film va beaucoup plus loin.
Ce que j’en ai retenu n’est finalement pas qu’un homme soit capable de courir 750 kilomètres. C’est plutôt tout ce que cette réussite ne règle pas : les doutes, la pression, le rapport aux autres, la santé mentale, le besoin de donner du sens à ce que l’on fait et cette question qui finit par apparaître lorsque l’on obtient précisément la vie dont on rêvait : qu’est-ce qu’on cherche encore ?
C’est probablement aussi pour cela que Clem qui court fédère autant.
Avec de telles performances, Clément Deffrenne devrait être devenu un personnage très éloigné du coureur ordinaire. Pourtant, lorsqu’on regarde Baekdu Daegan, c’est presque l’impression inverse qui domine. Ses jambes nous sont devenues étrangères, mais beaucoup de ce qu’il traverse reste étonnamment familier.
Le film, projeté le 22 août dans une centaine de salles en France avant d’être mis gratuitement en ligne sur YouTube, mérite d’ailleurs d’être regardé avant de poursuivre la lecture de ce papier. Il permet de comprendre que derrière le défi sportif, c’est surtout Clément que le documentaire essaie de raconter.
Des performances hors normes, un point de départ très ordinaire
Quelques jours après avoir vu le film, je suis tombé sur une autre vidéo de Clem, beaucoup plus simple, tournée chez ses parents à Beuvry-la-Forêt, dans le Nord. On y découvre sa maison d’enfance, ses anciennes chambres, ses parents, sa sœur et ses proches. Il y raconte ses nuits passées sur Dofus, son adolescence de « gros geek », assez loin de l’image que l’on pourrait se faire du futur ultra-traileur capable de courir plusieurs centaines de kilomètres.
Bizarrement, cette vidéo et Baekdu Daegan racontent presque la même chose.
L’une se déroule dans les montagnes de Corée du Sud, l’autre dans une maison familiale du Nord. Entre les deux, on comprend assez bien pourquoi Clem qui court reste si facilement identifiable malgré des performances qui, elles, ne le sont plus du tout.
Soyons clairs : sportivement, Clem n’est plus vraiment un coureur ordinaire. Une 23e place à la Diagonale des Fous, une quatrième place sur l’Ultra Terrestre et désormais des aventures de plusieurs centaines de kilomètres le placent très loin de l’immense majorité de ceux qui le suivent.
Il n’est plus simplement ce gars sympathique qui s’est mis à courir et qui filme ses sorties sur Internet. Ses capacités physiques sont devenues exceptionnelles et ses projets n’ont plus grand-chose à voir avec ceux du pratiquant moyen.
Pourtant, il continue à être perçu très différemment d’un athlète élite. C’est probablement là que commence le phénomène.
Quand on regarde Kilian Jornet ou François D’Haene courir en montagne, on admire ce qu’ils sont capables de faire tout en sachant parfaitement que leur niveau appartient à un autre monde. Avec Clem, même lorsque la performance devient elle aussi inaccessible, la distance semble moins grande.
Ce n’est pas parce que nous pourrions courir comme lui, mais plutôt parce que nous savons d’où il vient.
Clément n’est pas le produit d’une filière sportive. Il n’a pas grandi dans les clubs d’athlétisme et n’a pas suivi cette trajectoire presque classique du futur champion dont le talent aurait été repéré très tôt. Avant le trail, il y avait surtout un adolescent du Nord qui passait énormément de temps devant son ordinateur.
Le voir aujourd’hui raconter tranquillement ses nuits sur Dofus dans la chambre où elles ont eu lieu, quelques jours après l’avoir regardé courir à travers la Corée, crée un drôle de raccourci.
Face à son parcours, on ne se dit pas qu’il était forcément destiné à devenir un grand sportif. On se demande plutôt comment ce type apparemment si ordinaire en est arrivé là.
Et cette question change beaucoup de choses dans la manière dont on le regarde.
Ce qui nous rapproche de Clem n’est pas son niveau
Il serait tentant de raconter l’histoire classique de l’homme ordinaire devenu extraordinaire à force de volonté, de travail et de courage. Ce serait séduisant, mais ce serait aussi passer à côté de l’essentiel.
Nous ne deviendrons évidemment pas tous capables de terminer quatrième d’un ultra de 224 kilomètres simplement parce que nous avons décidé d’y croire très fort. Clem possède aujourd’hui un niveau sportif exceptionnel.
Ce qui permet l’identification se situe ailleurs.
Il doute, se met énormément de pression et peut se sentir mauvais malgré une performance que la plupart des coureurs rêveraient simplement de terminer. Il se demande ce que les autres pensent de lui, accorde de l’importance au regard extérieur, a besoin de ses proches et peut atteindre un objectif immense sans que cela ne règle forcément toutes les questions qu’il se posait auparavant.
Il n’est pas nécessaire d’avoir couru 750 kilomètres pour connaître la peur de décevoir. Il n’est pas nécessaire d’avoir terminé une Diagonale des Fous pour se demander si l’on est suffisamment bon. Et nul besoin d’avoir des centaines de milliers de personnes qui vous suivent pour accorder parfois beaucoup trop d’importance au regard des autres.
Ses performances nous éloignent de lui. Ses interrogations nous en rapprochent.
Une vie réussie n’est pas forcément une vie réglée
C’est probablement ce que Baekdu Daegan raconte de plus intéressant.
Sous prétexte de filmer quelqu’un qui court pendant des centaines de kilomètres, le film pose finalement une question beaucoup plus banale : que se passe-t-il lorsque l’on obtient exactement ce que l’on pensait vouloir ?
Clem voulait vivre de ses aventures. Cela a fonctionné. Il voulait créer du contenu, fédérer une communauté et monter des projets de plus en plus ambitieux. Cela a fonctionné aussi. Ses vidéos rassemblent désormais des centaines de milliers de personnes et sa communauté est capable de remplir des salles de cinéma pour suivre ses aventures.
On pourrait s’arrêter là et fabriquer l’histoire parfaite : celle du type ordinaire qui a changé de vie et réalisé ses rêves.
Sauf que la vraie vie est rarement aussi propre.
Réussir ne supprime pas le doute. Atteindre un énorme objectif n’empêche pas le vide qui peut suivre. Vivre de sa passion ne garantit pas d’être heureux tous les matins, pas plus qu’être extrêmement entouré n’interdit les moments de fragilité.
Et la santé mentale ne disparaît évidemment pas parce que, vu de l’extérieur, tout semble fonctionner.
C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de ce que Clem choisit de montrer.
Il ne retire pas les failles du récit
Il faut malgré tout éviter une lecture naïve du phénomène.
Clem qui court est devenu un excellent créateur de contenu. Il maîtrise parfaitement les codes d’Internet, le rythme des vidéos, l’humour, le montage, les références et la narration. Ce qui paraît parfois spontané est évidemment pensé, tourné, retravaillé et monté.
Son image publique est construite, comme celle de tous ceux qui vivent en partie de leur exposition.
Mais construction ne signifie pas nécessairement mensonge.
Ce qui me semble intéressant, c’est précisément qu’il ne retire pas toutes les aspérités du récit. Les doutes restent, les moments de fragilité aussi, tout comme les questions autour de la santé mentale, de la pression ou du besoin de reconnaissance.
L’histoire ne se termine pas systématiquement par une morale propre dans laquelle la souffrance aurait forcément rendu plus fort et l’échec serait toujours devenu une leçon.
La vie ne fonctionne pas toujours comme ça. On peut réussir et continuer à douter, finir une aventure exceptionnelle et ne pas savoir très clairement ce que l’on doit faire ensuite.
C’est moins confortable qu’un récit héroïque parfaitement maîtrisé, mais c’est aussi beaucoup plus humain.
La « commu » n’est pas seulement une audience
Il y a aussi ce mot que Clem emploie constamment : « la commu ».
À force de l’entendre, on pourrait presque y voir un simple tic de langage. Je crois au contraire qu’il explique une grande partie de ce qu’il a réussi à construire.
Clem ne s’est pas contenté d’accumuler des abonnés. Il a créé un univers.
Ceux qui le suivent connaissent Léa, Victor, Thomas, Léo et les autres membres de ce qui est devenu la ClemQuiCorp. Ils connaissent certaines blagues, certaines expressions, les habitudes, les relations entre les personnages et les projets précédents.
Lorsqu’une nouvelle vidéo commence, ils ne découvrent donc plus seulement une nouvelle aventure. Ils retrouvent une bande.
Le parallèle avec une série télévisée n’est finalement pas si absurde. On revient évidemment pour connaître la suite de l’histoire, mais surtout parce que l’on s’est attaché aux personnages. Le trail fournit simplement un décor exceptionnel, avec des courses, des voyages, des galères, de la fatigue et des objectifs suffisamment gros pour maintenir le suspense.
Lorsqu’arrive Baekdu Daegan, ceux qui suivent Clem depuis longtemps ne découvrent donc pas vraiment un film consacré à un coureur. Ils retrouvent des gens qu’ils ont l’impression de connaître.
Le succès de la diffusion en salles prend alors un autre sens. Des milliers de personnes ne se sont pas simplement déplacées pour regarder un homme courir en Corée du Sud. Elles sont venues retrouver une histoire dont elles avaient déjà suivi les épisodes précédents.
Et l’annonce faite le 30 août des « 25h qui courent » montre que cette logique communautaire est en train de franchir une nouvelle étape.
Les « 25h qui courent », ou quand la commu entre dans la course
Clem vient d’annoncer ce qu’il présente comme « la plus grande Backyard d’Internet ».
Le 7 novembre, les « 25h qui courent » doivent réunir pendant 25 heures des sportifs de haut niveau, des créateurs de contenu et des membres de sa communauté autour d’un événement organisé au profit de l’Association Rêves, qui réalise les rêves d’enfants et d’adolescents gravement malades.
Cinquante « tickets d’or » doivent permettre à autant de membres de la commu de participer.
Mais c’est surtout le casting aperçu dans la vidéo d’annonce qui donne la mesure du projet.
On y retrouve des créateurs comme Tibo InShape, Domingo, Baghera, Zack Nani ou Laink, mais aussi quelques noms qui changent complètement l’échelle sportive de l’événement : Kilian Jornet, Mathieu Blanchard ou encore Blandine L’Hirondel.
Au-delà de l’accumulation de personnalités, c’est surtout leur mélange qui est intéressant.
Un membre anonyme de la communauté pourra potentiellement se retrouver sur une boucle avec Kilian Jornet ou Mathieu Blanchard, à côté d’un streamer suivi par des centaines de milliers de personnes.
Difficile de trouver meilleure illustration de ce que Clem a réussi à construire.
Quelques années auparavant, il était encore un pratiquant qui racontait ses découvertes du trail sur Internet. Aujourd’hui, il est capable de réunir autour d’un même projet certaines des figures les plus importantes de la discipline, des poids lourds du Web et cinquante personnes qui le suivent derrière leur écran.
Ce n’est plus simplement une audience.
C’est un pouvoir de rassemblement.
De Kilian Jornet au gars qui a gagné son ticket d’or
Il y a quelque chose d’assez symbolique à voir Kilian Jornet apparaître dans cette aventure.
Kilian représente presque l’exact opposé du parcours de Clem. Le Catalan a grandi dans un refuge de montagne, a pratiqué très jeune le ski-alpinisme et la course en montagne avant de devenir l’un des sportifs les plus importants de l’histoire du trail.
Clem, lui, raconte encore ses nuits sur Dofus dans la maison familiale du Nord.
Quelques années plus tard, les deux peuvent se retrouver associés au même événement.
Cela ne signifie évidemment pas que Clem est devenu l’équivalent sportif de Kilian Jornet. Ce serait absurde.
Mais cela raconte autre chose : la place qu’il a réussi à prendre dans la culture trail.
Il est devenu une passerelle entre plusieurs mondes. Celui des ultra-traileurs, celui des pratiquants ordinaires et celui d’une génération qui découvre aussi le sport à travers YouTube, Instagram ou Twitch.
Les « 25h qui courent » poussent simplement cette logique jusqu’au bout : faire courir tous ces mondes sur la même boucle.
Le paradoxe du « coureur du peuple »
Clem utilise lui-même une expression assez étonnante pour se définir : « coureur du peuple ».
Elle peut faire sourire, mais elle vise plutôt juste.
Sportivement, tout devrait progressivement l’éloigner de ceux qui le suivent. Les distances augmentent, le niveau aussi. Les partenaires arrivent, les voyages deviennent plus importants et les moyens consacrés aux productions progressent avec le succès.
Il peut désormais annoncer un événement réunissant des stars d’Internet et quelques-uns des meilleurs traileurs de la planète.
Tout devient donc de moins en moins ordinaire.
Et pourtant, l’image qu’il renvoie continue à produire l’effet inverse.
Peut-être parce que derrière l’ultra-traileur, on distingue encore assez facilement le garçon du Nord qui jouait à Dofus. Peut-être parce que sa bande de copains conserve plus de place dans ses vidéos que ses données physiologiques. Peut-être aussi parce qu’il est capable d’annoncer un objectif complètement déraisonnable tout en se moquant de lui-même quelques secondes plus tard.
Et surtout parce qu’il ne semble pas avoir trouvé un mystérieux mode d’emploi de la vie que les autres n’auraient pas encore compris.
Il cherche encore, comme tout le monde.
Jusqu’où ira Clem qui court ?
Je pensais regarder avec Baekdu Daegan un film sur un type qui court 750 kilomètres. J’ai surtout regardé un film sur quelqu’un qui se demande où il va.
La vidéo tournée chez ses parents a renforcé cette impression. Et l’annonce des « 25h qui courent », quelques jours plus tard, montre à quel point le chemin parcouru est devenu impressionnant.
Entre la chambre où un adolescent passait ses nuits devant un jeu vidéo, les montagnes de Corée du Sud et un événement capable de réunir Kilian Jornet, Mathieu Blanchard, des stars d’Internet et des anonymes de sa communauté, l’écart paraît immense.
Pourtant, le personnage reste reconnaissable.
C’est peut-être pour cela que sa « commu » s’attache autant à lui.
Nous n’avons pas besoin de croire que nous pourrions courir comme Clem, parce que ce n’est déjà plus vraiment crédible. En revanche, on peut reconnaître celui qui se passionne trop fort pour quelque chose, celui qui se lance dans des projets parfois déraisonnables, celui qui doute après avoir réussi, celui qui a besoin de ses proches et celui qui continue à chercher ce qui le rend réellement heureux.
Alors, jusqu’où ira Clem qui court ?
Difficile à dire. Mais la vraie réussite est peut-être ailleurs : plus les projets deviennent grands, plus les performances deviennent inaccessibles et plus les noms qui l’entourent deviennent prestigieux, plus Clem réussit paradoxalement à donner à ceux qui le suivent l’impression qu’ils font encore partie de l’histoire.




