En 2013, Strava n’était qu’un discret carnet de bord numérique, une simple boîte où l’on rangeait ses kilomètres pour ne pas les oublier. Mais au fil du temps, l’outil a glissé de la périphérie vers le cœur battant de notre pratique. Doucement, presque sans bruit, l’application a cessé d’être un témoin passif pour devenir un acteur de nos foulées, transformant en profondeur notre rapport à la course à pied. Hier, nous utilisions Strava pour enregistrer nos sorties ; aujourd’hui, c’est parfois la perspective de la trace qui finit par conditionner l’effort. Entre le besoin de mesurer et l’envie de ressentir, sait-on encore courir sans ce témoin invisible ?
Ce glissement ne s’est pas fait par une rupture brutale, mais par une succession de petits renoncements à notre spontanéité. On ne s’en rend pas compte tout de suite. On croit utiliser un outil, alors que c’est l’outil qui commence à sculpter nos habitudes.
Pour moi, tout a commencé en 2013 par une simple curiosité statistique, avant que la trace numérique ne devienne aussi réelle, sinon plus, que la fatigue dans mes jambes. En remontant le fil de mes années de pratique, je vois bien que ce ne sont pas seulement mes chronos qui ont évolué, mais le regard que je porte sur chaque kilomètre parcouru.
La mise en scène de la performance : quand la donnée remplace la sensation
Je continue d’utiliser Strava et je ne vais pas prétendre le contraire : l’outil est utile. Il agit comme un moteur certains matins frileux, une boussole pour la régularité et un lien précieux avec une communauté de passionnés. Mais je vois aussi ce qu’il a déplacé dans nos comportements les plus intimes.
On le remarque dans ces réflexes devenus automatiques, presque absurdes. C’est ce doigt qui se précipite sur le bouton « pause » dès que le feu passe au rouge ou qu’un passage piéton nous ralentit. Comme s’il fallait à tout prix protéger la pureté de l’allure moyenne, gommer les frictions du réel et les « arrêts techniques » qui font pourtant partie du voyage. On veut une trace propre, lisse, expurgée de tout ce qui n’est pas de la performance pure.
Il y a aussi ce vertige, presque existentiel, quand la batterie de la montre GPS lâche à mi-parcours. Ce moment de flottement où l’on se demande, avec une pointe de mauvaise foi : « Est-ce que ça vaut vraiment le coup de finir la séance si elle n’apparaît nulle part ? ». Si la trace s’arrête au kilomètre 7, les suivants semblent soudain s’évaporer dans un vide numérique.
Strava et le regard des autres : courir sous surveillance ?
C’est là que le basculement opère. Strava n’a pas dénaturé le running, mais il a modifié notre rapport à l’invisible. Dès qu’on lace ses chaussures, on sait que chaque mètre sera public. Cette perspective agit sur nous comme un spectateur invisible.
- On rallonge de quelques hectomètres pour « boucler » un chiffre rond.
- On accélère sur un segment familier pour ne pas paraître en méforme.
- On assume moins un footing lent, de peur qu’il ne dise quelque chose de notre niveau réel.
Pendant longtemps, la course a été l’espace de la gratuité totale. Une séance médiocre restait un secret entre la route et nous. Elle n’appelait aucun commentaire, aucune validation. Aujourd’hui, l’application a installé une visibilité continue qui raconte notre époque : celle de la mesure permanente et du besoin de prouver.
Une question essentielle : sait-on encore courir sans témoin ?
La question n’est pas de savoir s’il faut supprimer l’application. Ce n’est pas mon sujet. La question est plus profonde : sait-on encore courir sans témoin ?
- Pas sans montre
- Pas sans GPS
- Sans témoin
Sait-on encore accepter qu’une séance soit utile sans être « belle » à regarder sur un écran ? Sait-on encore qu’une sortie qui n’est pas « likée » possède exactement la même valeur physiologique et mentale qu’un record ? Je ne suis pas certain que nous soyons encore nombreux à répondre « oui » sans une pointe d’hésitation.
Protéger l’essentiel de notre pratique sportive
Je reste sur Strava. Sans doute pour le plaisir de ce lien social qui nous unit, nous les « mangeurs de cailloux », les coureurs de bitume, mais aussi pour garder une trace, comme on collectionnerait des photos de famille. Mais j’essaie, de plus en plus, de protéger l’essentiel : cette part d’ombre et de silence indispensable à la passion.
Il s’agit de se rappeler, parfois avec effort, qu’une sortie n’a pas besoin d’être validée par un algorithme pour être réussie. Le plaisir d’avoir gravi un col ou d’avoir simplement bouclé son quartier ne se mesure pas au nombre de « Kudos » récoltés. Il se mesure à la clarté d’esprit que l’on retrouve en rentrant chez soi.
La course la plus importante restera toujours celle que l’on ferait exactement de la même façon si personne ne devait jamais la voir. Celle où le signal GPS s’efface devant le bruit de la respiration, où la donnée disparaît pour laisser toute la place à la sensation. Courir, au fond, c’est peut-être cet ultime espace de liberté où l’on n’a rien à prouver, juste à éprouver.