Vainqueur de la Diagonale des Fous en 2015, Antoine Guillon connaît intimement le Grand Raid. À 56 ans, il s’apprête à prendre le départ de sa 17e Diagonale. Avant de retrouver les sentiers réunionnais, il nous livre ses conseils pour gérer son effort, éviter les erreurs classiques et conserver suffisamment de ressources pour rejoindre La Redoute.
Il y a mille façons de rater une Diagonale des Fous. Antoine Guillon en a observé beaucoup au fil de ses seize précédentes participations. Le Français a justement construit une bonne partie de sa réputation sur sa capacité à les éviter : régulier, patient, rarement emporté par le rythme des autres, il a longtemps été surnommé « le métronome ». En 2015, cette gestion l’avait conduit jusqu’à la victoire en 24 h 21.
Onze ans plus tard, sa philosophie n’a guère changé. Sur une épreuve qui dure plusieurs dizaines d’heures, la performance ne consiste pas seulement à savoir avancer vite. Elle commence par savoir quand et comment économiser son énergie.
Ne pas courir contre les bouchons
La première erreur peut arriver dès les premiers kilomètres. Face aux ralentissements et aux bouchons, certains coureurs accélèrent pour tenter de passer avant eux. Antoine Guillon estime que ces quelques minutes éventuellement gagnées peuvent coûter beaucoup plus cher ensuite.
« Ça conduit souvent à l’erreur de partir trop vite pour essayer d’y échapper. Ça fait dépenser une grosse partie de son capital d’énergie, et après ça manque pour le reste de la course. »
Même avec son expérience, il se méfie d’ailleurs de l’euphorie du départ. Son repère personnel se situe entre 85 et 88 % de sa fréquence cardiaque maximale. Il ne porte pourtant pas de cardiofréquencemètre : il contrôle ponctuellement son pouls sur quinze secondes.
« Je fais un contrôle cardio au cas où, parce qu’il y a le côté excitation qui fait que les sensations sont faussées. »
Le chiffre lui appartient et n’a pas vocation à devenir une consigne universelle. Ce qui compte est la démarche : Antoine connaît ses limites et utilise un repère objectif précisément au moment où ses sensations risquent de le tromper.
Économiser avant les premières grosses difficultés
Sur le parcours de la Diagonale des Fous 2026, Antoine identifie clairement la première partie comme un secteur où il faudra être particulièrement patient.
« Sur 45 kilomètres quasiment, on ne fait que monter. C’est vraiment là qu’il faut faire gaffe à ne pas trop dépenser d’énergie. »
Il pointe ensuite la partie entre Mare à Boue et Coteau Kerveguen, où la difficulté du terrain risque de faire payer très cher un début de course trop ambitieux.
« Si on a laissé trop d’énergie avant, on va vraiment subir et perdre un temps infini. Il faut vraiment contrôler son départ. »
Après plusieurs heures, la fatigue musculaire et mentale arrivera de toute façon. Antoine cherche surtout à ne pas y ajouter une défaillance énergétique.
« Si côté énergie ça va, ça ne devient plus qu’un problème musculaire et mental. Si on a le problème musculaire et mental plus l’énergie, c’est très difficile. »
Un coup de mou : chercher d’abord pourquoi
C’est probablement là que l’expérience d’Antoine apparaît le plus clairement.
Son alimentation est volontairement régulière, avec notamment des bananes, du riz ou des patates douces, afin d’éviter autant que possible les variations brutales d’énergie. Lorsqu’un passage à vide apparaît malgré tout, son premier réflexe consiste à en chercher la cause.
Allure trop élevée ? Chaleur ? Trop de nourriture ? Digestion plus difficile ?
« Si j’ai un coup de mou, je vais comprendre pourquoi. »
Selon la situation, il adapte son rythme ou passe à une alimentation moins solide pour faciliter la digestion. il estime ne plus avoir subi depuis près de vingt ans de grosse défaillance sans être capable d’en identifier la cause.
L’expérience ne supprime donc pas les problèmes. Elle permet surtout de les identifier suffisamment tôt pour éviter qu’ils ne prennent des proportions beaucoup plus importantes.
Le danger arrive aussi quand tout va bien
Respecter son plan pendant les premières heures ne suffit pas.
Antoine voit régulièrement des coureurs partir prudemment puis se laisser griser quelques heures plus tard, notamment dans une descente.
« Tout va bien, et puis finalement être impatient et profiter d’une descente pour se dire : je lâche un peu les chevaux. Du coup, ça fait péter les fibres musculaires. »
Le gain immédiat peut alors se payer beaucoup plus tard dans les quadriceps.
Même piège lorsqu’un ami ou un concurrent revient de l’arrière.
« Il y a un copain qui nous rattrape, et puis on a envie de le suivre. Il va un peu fort. Bon, ça va aller quand même… mais ça ne passe pas. »
Savoir courir sa Diagonale, c’est parfois accepter de laisser partir quelqu’un sans modifier son propre rythme.
Antoine cite aussi les coureurs qui arrivent déshydratés à un ravitaillement et tentent alors de rattraper leur retard en buvant énormément d’eau d’un coup, au risque de perturber leur estomac. Là encore, mieux vaut gérer régulièrement que devoir compenser brutalement.
Le mental se prépare lui aussi
Quand les jambes commencent à fatiguer, Antoine travaille sur son propre dialogue intérieur.
« S’il reste 100 kilomètres sur la course, on peut se dire qu’il reste encore 100 kilomètres, ou se dire qu’il ne reste plus que 100 kilomètres. »
Quelques mots changent la façon de regarder exactement la même situation.
Il utilise aussi la visualisation et prépare en amont des images mentales capables de l’apaiser lorsque les pensées négatives commencent à prendre de la place.
« À chacun de trouver des images qui sont apaisantes. C’est un petit travail à faire en amont. »
Le mental ne se résume donc pas à « serrer les dents ». Il peut lui aussi être préparé avant le départ.
Peut-on vraiment gagner quinze ans d’expérience ?
Lorsqu’on lui demande comment un coureur moins expérimenté peut apprendre plus rapidement à se connaître, Antoine commence par plaisanter : « Il peut lire mon livre. »
Mais il se montre ensuite beaucoup plus prudent.
« Je ne sais pas si on peut vraiment gagner quinze ans d’entraînement. »
Les connaissances et l’encadrement ont énormément progressé. Il observe d’ailleurs des athlètes de 25 ou 30 ans capables de réussir très rapidement sur de grandes courses grâce aux nouvelles méthodes d’entraînement, aux données et à un suivi professionnel.
Pour la majorité des coureurs, il continue pourtant de conseiller une progression par étapes.
« Je pense qu’il est pas mal de valider des étapes. D’avoir fait des 20 km, 40, 60, et puis petit à petit on monte en distance. »
Certaines choses s’apprennent dans les livres. D’autres nécessitent simplement d’avoir déjà vécu dix, quinze ou vingt heures d’effort.
Trois conseils pour une première Diagonale
Lorsqu’on lui demande finalement de ne conserver que trois recommandations pour quelqu’un qui veut simplement rejoindre La Redoute, Antoine va à l’essentiel.
La première : ne pas arriver avec une dette de sommeil.
La deuxième : prendre un départ prudent.
La troisième est moins attendue : s’ouvrir à ce qui se passe autour de soi.
« S’ouvrir à l’extérieur, aux gens, aux paysages, profiter de la fête, se nourrir de tout ça pour avoir toutes les raisons d’aller au bout. »
Pour lui, la Diagonale est profondément mentale, mais elle ne doit justement pas devenir un tête-à-tête permanent avec sa propre souffrance.
« C’est un voyage. Ce n’est pas qu’un voyage intérieur, c’est un voyage en extérieur qui vaut vraiment le coup. »
À 56 ans, il veut encore savoir ce qu’il peut faire
Antoine Guillon ne revient pas cette année pour jouer la victoire.
Il revient d’abord parce qu’il a des amis à La Réunion et parce que cette course a profondément marqué sa carrière. Mais aussi parce qu’à 56 ans, il reste curieux de ses propres capacités.
« Ce qui m’intéresse, c’est d’explorer avec l’âge, de voir ce que je peux réaliser, montrer aussi qu’à 56 ans on peut réaliser de jolies choses. C’est encore un peu un terrain d’essai pour moi. »
Et le compétiteur n’a pas disparu.
« Je suis quand même compétiteur. »
Une fois le dossard accroché, il continue à se mesurer aux autres mais aussi à ce qu’il est encore capable de produire. Son objectif pour cette édition est précis : passer sous les 30 heures.
Sans savoir exactement ce que donnera la confrontation avec la course.
« S’entraîner, c’est une chose, mais après, sur le terrain, face à un tel monstre, je ne sais pas trop où on va. »
Peut-être se trompe-t-il. Peut-être peut-il encore faire mieux. Lui-même ne le sait pas.
Après des décennies d’ultra, Antoine Guillon connaît extrêmement bien son corps et les pièges d’une course aussi longue.
Mais la Diagonale conserve encore suffisamment d’inconnu pour lui donner envie de revenir.
Et peut-être est-ce finalement l’une des meilleures raisons de continuer.
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