Même jambes, même cœur, même âge, même VO₂max, même fatigue, mais la tête, l’expérience et le mental de Kilian Jornet, François D’Haene ou Mathieu Blanchard : que ferait un champion avec notre corps ? Irions-nous réellement beaucoup moins vite que lui, ou saurait-il simplement mieux exploiter une machine que nous connaissons finalement moins bien que nous le pensons ? Derrière cette expérience impossible se cache une question passionnante : exploitons-nous vraiment tout ce dont notre corps est capable ?
Il m’arrive régulièrement de me poser cette question en courant, généralement au moment où les choses commencent à se compliquer.
Dans une montée qui s’éternise un peu trop, sur une sortie longue lorsque les jambes deviennent lourdes, quand l’allure baisse alors que j’ai pourtant l’impression de fournir davantage d’efforts, ou simplement lorsque cette petite voix familière commence à négocier avec moi en me soufflant que je pourrais ralentir un peu, voire marcher quelques dizaines de mètres.
C’est souvent à cet instant qu’une pensée me traverse : que ferait Kilian Jornet s’il était à ma place ?
Pas avec son corps, évidemment, car la réponse n’aurait aucun intérêt. Avec le mien.
Même poids, même âge, même cœur, même VO₂max, même musculature, mêmes tendons, mêmes réserves énergétiques, même niveau d’entraînement accumulé ces derniers mois, même fatigue professionnelle et familiale, même nuit de sommeil et, finalement, exactement la même machine.
Je ne lui laisserais qu’une seule chose : sa tête, son expérience, sa connaissance de l’effort, son intelligence de course et cette capacité à prendre les bonnes décisions lorsque l’organisme commence à donner des signes de faiblesse.
Obtiendrait-il de ce corps une performance dont je serais incapable ? Probablement. Mais peut-être pas du tout pour les raisons que l’on imagine.
1. Non, Kilian Jornet ne transformerait pas notre corps en celui de Kilian Jornet
Il faut d’abord se débarrasser d’un mythe aussi séduisant que confortable : non, tout n’est pas dans la tête.
On peut avoir toute la volonté du monde, notre organisme reste soumis à des caractéristiques physiologiques qui déterminent en grande partie notre niveau de performance. La capacité cardiovasculaire, la consommation maximale d’oxygène, l’économie de course, les seuils physiologiques, la force musculaire, la résistance aux dommages musculaires ou encore la thermorégulation ne se modifient pas simplement parce que notre cerveau décide d’aller plus vite.
À force d’entendre que « tout est possible », que « les limites sont dans la tête » ou qu’il suffirait de sortir de sa zone de confort pour progresser, on finit presque par considérer toute limite physique comme une faiblesse psychologique. C’est évidemment faux.
Il existe des limites biologiques bien réelles, propres à chaque individu, à son âge, à son entraînement, à son histoire sportive et à ses qualités naturelles.
La vraie question est donc moins de savoir si le mental peut faire disparaître ces limites que de se demander si nous savons réellement exploiter tout ce que notre organisme pourrait nous permettre ce jour-là.
En course à pied comme en trail, la gestion de l’allure n’est d’ailleurs pas une simple affaire de chiffres. Nous ajustons en permanence notre effort en fonction de nos sensations, de la distance restante, du terrain, de la température, de la fatigue, de notre motivation et de ce que nous pensons encore pouvoir supporter.
Autrement dit, nous ne nous contentons pas de courir : nous prenons constamment des décisions.
Et deux personnes disposant exactement du même moteur ne prendront pas forcément les mêmes.
2. Il saurait mieux distinguer l’inconfort de la vraie limite
Lorsque nous sommes dans l’effort, nos sensations deviennent notre principal tableau de bord. La respiration s’accélère, les muscles brûlent, la chaleur monte, la soif apparaît, les jambes deviennent lourdes et, parfois, le ventre commence à se manifester.
Le cerveau doit alors interpréter toutes ces informations et décider s’il faut maintenir l’allure, ralentir, marcher, manger, boire ou simplement accepter que le moment soit désagréable.
Le problème est que nous ne sommes pas toujours de très bons interprètes de nos propres sensations.
Une respiration forte peut donner l’impression que l’on est déjà au bout, alors que l’organisme pourrait encore maintenir cet effort longtemps. À l’inverse, l’euphorie d’un départ, la fraîcheur des premières heures ou l’envie de suivre un groupe peuvent nous pousser à ignorer des signaux que nous paierons plus tard.
L’une des grandes forces d’un athlète d’ultra-endurance ne réside donc probablement pas seulement dans sa capacité à tolérer davantage de douleur. Elle tient aussi dans cette immense bibliothèque de sensations qu’il a construite au fil de milliers d’heures d’effort.
Il connaît les jambes qui se durcissent, le ventre qui se ferme, le froid, la chaleur, la faim, la baisse de régime, le moment où tout semble devenir beaucoup plus difficile sans pour autant annoncer la fin de la course. Il sait aussi qu’un passage à vide peut parfois disparaître vingt ou trente minutes plus tard, tout comme il a appris à reconnaître les sensations qui, au contraire, imposent réellement de lever le pied.
Il ne ressent pas forcément moins que nous. Il sait simplement davantage ce que ces sensations signifient et comment y répondre.
Cette différence paraît minime, mais sur plusieurs heures d’effort, elle devient considérable.
3. Et si le champion ne poussait pas plus fort, mais plus intelligemment ?
Lorsque l’on imagine Kilian Jornet, François D’Haene ou Mathieu Blanchard dans notre corps, on pense spontanément qu’ils réussiraient à aller chercher des ressources auxquelles nous n’avons pas accès, qu’ils accepteraient davantage de souffrance, continueraient à courir là où nous commencerions à marcher et utiliseraient ces fameux derniers pourcentages que nous n’osons pas mobiliser.
Mais plus on pousse le raisonnement, plus une autre hypothèse apparaît.
Et si, avec notre corps, un champion commençait justement par aller moins vite ?
Imaginons le départ d’un trail long. Le coureur amateur se sent bien, les jambes répondent, l’ambiance est agréable et quelques concurrents le dépassent. Sans forcément s’en rendre compte, il augmente légèrement son allure, continue à courir dans les premières montées parce qu’il a encore de bonnes sensations et repousse le moment de manger car il n’a pas faim.
Pendant deux ou trois heures, tout fonctionne parfaitement.
Puis l’addition arrive.
Avec exactement le même corps, un athlète expérimenté aurait peut-être marché dans cette première côte, laissé partir quelques concurrents sans s’en préoccuper, mangé avant d’avoir faim et appliqué presque naturellement les principes de gestion d’un trail long.
La différence ne viendrait donc pas uniquement d’une meilleure capacité à souffrir, mais d’une meilleure capacité à préserver la machine.
C’est là que l’idée devient particulièrement intéressante, car le champion n’est pas forcément celui qui court toujours plus vite. Sur les efforts longs, la performance appartient aussi à celui qui sait se retenir, accepter de perdre du temps au bon moment et ne pas se laisser entraîner par son ego ou par une allure qui n’a plus de sens.
C’est d’ailleurs l’un des grands apprentissages lorsqu’on passe de la route au trail : comprendre que marcher dans une montée n’est pas forcément perdre du temps, mais peut au contraire être la meilleure manière de préserver suffisamment d’énergie pour continuer à avancer correctement plusieurs heures plus tard.
4. La fatigue mentale complique encore un peu l’équation
Nous aimons imaginer notre énergie comme une batterie qui se vide progressivement, avec 100 % au départ, puis 80 %, 50 %, 20 % et enfin zéro.
Dans la réalité, la fatigue est beaucoup plus complexe, car elle dépend aussi du contexte dans lequel nous courons.
La fatigue mentale peut augmenter la perception de l’effort et rendre un même rythme beaucoup plus difficile à supporter. Tous ceux qui ont essayé de courir après une journée professionnelle particulièrement intense connaissent cette sensation étrange : les jambes sont là, le cardio fonctionne normalement, mais chaque kilomètre semble demander beaucoup plus d’énergie que prévu.
Le sommeil, le stress, la charge mentale, la chaleur ou la motivation influencent eux aussi notre manière de ressentir l’effort.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il suffirait de penser positivement pour effacer la fatigue. Cela signifie simplement que notre performance ne dépend pas uniquement de ce que les muscles peuvent produire, mais aussi de la manière dont notre cerveau interprète ce qui est en train de se passer.
Le mental n’est donc pas un superpouvoir permettant de contourner la physiologie. Il correspond peut-être davantage à la capacité à continuer de prendre de bonnes décisions au moment où les sensations deviennent moins agréables et où la lucidité commence justement à disparaître.
5. Les chiffres nous aident, mais ils peuvent aussi nous piéger
Nous avons aujourd’hui accès à une quantité considérable d’informations sur notre pratique : allure, fréquence cardiaque, puissance, cadence, VMA, dénivelé, segments ou classements. Ces données sont utiles et permettent de mieux structurer l’entraînement, notamment lorsque l’on utilise un tableau d’allures VMA pour comprendre ses différentes intensités.
Mais il existe une frontière assez subtile entre utiliser les chiffres et leur abandonner complètement la décision.
Nous l’avons déjà évoqué à propos de la place prise par le chrono dans nos sorties. Quelques secondes au kilomètre peuvent parfois suffire à transformer une bonne séance en sortie décevante, simplement parce que le chiffre affiché sur la montre ne correspond pas à celui que nous avions imaginé avant de partir.
Les plateformes comme Strava ont également modifié notre rapport à la course en rendant nos performances visibles, comparables et partageables.
Alors nous voulons sauver une allure moyenne, éviter de marcher, suivre un groupe ou retrouver les sensations et les chronos que nous avions quelques années plus tôt, même lorsque le contexte ou notre niveau de forme ne s’y prêtent pas.
Le corps dit une chose, la montre en raconte une autre, et nous avons parfois tendance à croire davantage la seconde.
Un champion utilise évidemment les données, mais il sait aussi quand elles doivent rester un simple repère et quand il faut écouter ce que lui raconte réellement son organisme.
6. Peut-on vraiment séparer la tête du corps ?
Il existe pourtant une faille dans cette expérience imaginaire.
Le mental de Kilian Jornet ne s’est pas construit indépendamment de son corps. Il est aussi le produit de milliers d’heures passées à éprouver ses limites, à commettre des erreurs, à partir trop vite, à traverser des passages à vide, à comprendre qu’une mauvaise sensation pouvait disparaître et à apprendre que certaines douleurs, au contraire, imposaient réellement de ralentir.
Ce que nous appelons « mental » est donc aussi une gigantesque accumulation d’expériences.
Si l’on plaçait demain le cerveau de Kilian Jornet dans notre corps, il lui manquerait forcément quelque chose : le mode d’emploi de cette nouvelle machine.
Il devrait apprendre notre respiration, nos jambes, notre résistance musculaire, notre réaction à la chaleur, notre capacité à nous alimenter et toutes ces petites particularités que nous connaissons parfois sans même en avoir conscience.
Il lui faudrait probablement du temps pour comprendre précisément ce qu’il peut demander à ce corps, à quel moment il peut insister et à quel moment il doit au contraire lever le pied.
Cela change encore un peu la manière de considérer le mental des champions. Il ne s’agit peut-être pas uniquement d’une volonté hors normes ou d’une capacité mystérieuse à souffrir davantage, mais d’un mélange de caractère, d’expérience et de connaissance extrêmement fine de soi.
Alors, irait-il réellement plus vite avec mon corps ?
Je pense que oui, mais certainement pas parce qu’il découvrirait un bouton secret permettant de débloquer 20 % de puissance supplémentaire.
Sur un effort court, l’écart serait peut-être finalement assez limité, car les qualités physiologiques resteraient strictement identiques.
En revanche, à mesure que la durée augmenterait, la différence pourrait devenir beaucoup plus importante.
Non pas parce que son moteur serait meilleur, puisque nous lui avons justement donné le même, mais parce qu’il commettrait probablement moins d’erreurs au fil des kilomètres.
Une accélération inutile évitée, une montée marchée au bon moment, une alimentation anticipée, un passage difficile accepté sans paniquer, une allure abandonnée lorsqu’elle n’a plus de sens ou simplement quelques minutes économisées ici et là peuvent paraître anecdotiques.
Sur six, dix ou quinze heures d’effort, elles finissent pourtant par produire de grandes différences.
Finalement, la prochaine fois que mes jambes deviendront lourdes, je continuerai sans doute à me poser la même question : que ferait Kilian avec mon corps ?
Mais je ne me demanderai plus seulement s’il serait capable de souffrir davantage que moi. Je me demanderai plutôt s’il serait arrivé jusque-là dans le même état, s’il aurait couru cette première montée, suivi ce groupe, attendu pour manger ou essayé de sauver une allure devenue irréaliste.
Peut-être aurait-il simplement accepté plus tôt de ralentir pour préserver la suite.
Le talent des champions n’est probablement pas seulement de savoir pousser leur corps plus loin. Il consiste aussi à savoir exactement jusqu’où, quand et comment le pousser.
Et cette intelligence-là, contrairement à leur VO₂max, à leur morphologie ou à leur génétique, nous pouvons tous essayer d’en apprendre quelque chose.
Et vous, Kilian Jornet, François D’Haene, Mathieu Blanchard, que pensez-vous de cette expérience ? Avec notre corps, où pensez-vous que vous feriez réellement la différence ?




