Hugo Deck en 22 h 54, Ruth Croft en 27 h 13. La plus longue Diagonale des Fous de l’histoire a consacré deux vainqueurs impressionnants et confirmé l’incroyable niveau atteint par l’ultra-trail. Mais ces deux jours passés au plus près de la course racontent aussi autre chose : un sport devenu spectacle, une exposition permanente et une machine médiatique qui pose désormais la question de ce que le trail veut encore préserver.
180 kilomètres et 10 200 mètres de dénivelé positif. Jamais la Diagonale des Fous n’avait proposé un parcours aussi long.
Un tracé profondément remanié cette année, avec Cilaos supprimé et une difficulté davantage concentrée dans Mafate, comme nous l’avions détaillé dans notre analyse du nouveau parcours de la Diagonale des Fous 2026.
Hugo Deck l’a pourtant avalé en 22 h 54 min 19 s.
Le chrono améliore de quatre minutes la référence établie par François D’Haene en 2013, alors sur un parcours d’environ 167 kilomètres. Les comparaisons historiques restent forcément imparfaites — certaines éditions beaucoup plus anciennes étaient nettement plus courtes — mais la performance demeure assez vertigineuse : courir 180 kilomètres et plus de 10 000 mètres de dénivelé positif en moins de 23 heures.
Derrière lui, Robin Juillaguet termine deuxième en 23 h 51 min 54 s, Jérôme Vanderschaeghe troisième en 24 h 10.
Chez les femmes, Ruth Croft n’a finalement laissé que très peu de place au suspense. La Néo-Zélandaise s’impose pour sa première Diagonale en 27 h 13 min 23 s et prend la 11e place du classement général. Alyssa Clark termine deuxième en 28 h 26 min 53 s, Agathe Bes troisième en 29 h 05 min 19 s.
Mafate comme juge de paix
La victoire d’Hugo Deck n’a pourtant rien eu d’une promenade.
Pendant une grande partie de la nuit et de la matinée, Vincent Esmiol a pris la course à son compte. On pourrait évidemment conclure qu’il est parti trop vite. Ce serait presque trop simple.
Il a fait sa course.
Parfois cela passe. Parfois non.
C’est dans Mafate que la dynamique a commencé à s’inverser, avant que Deck ne prenne définitivement l’avantage dans la montée vers le Maïdo.
Sur place, au sommet, la différence était déjà perceptible. Esmiol arrivait plus marqué, prenait davantage de temps pour se ravitailler. Deck, lui, impressionnait par sa fraîcheur relative, sa détermination et presque davantage encore par sa simplicité.
Plus tard, dans la descente vers La Possession, nous avons couru quelques instants à ses côtés. Une minute à peine, mais suffisamment pour prendre conscience de l’allure à laquelle avance encore un homme après presque une journée entière de course.
Son visage était marqué. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Mais il courait encore. Vraiment.
Sur le Chemin des Anglais, la victoire ne semblait plus pouvoir lui échapper.
Puis est venue La Redoute. Le chrono, les applaudissements, les caméras. Et presque immédiatement une scène autrement plus simple : Hugo Deck qui retrouve sa mère et sa grand-mère et les prend dans ses bras.
Quelques secondes qui racontent peut-être mieux le Grand Raid que beaucoup de discours.
Revivez en vidéo l’arrivée d’Hugo Deck à La Redoute après 22 h 54 de course.
Ruth Croft : la bataille annoncée n’a pas eu lieu
Chez les femmes, nous avions imaginé une confrontation beaucoup plus serrée.
Elle n’a pas vraiment existé.
Ruth Croft a donné tout au long de la course la même impression : calme, méticuleuse, régulière, parfaitement entourée.
Et surtout au-dessus de la mêlée.
Elle a pris les commandes et n’a pratiquement jamais semblé menacée. Une démonstration qui confirme l’écart pouvant encore exister, certains jours, entre les toutes meilleures mondiales et le reste d’un plateau pourtant très relevé.
Mais sa victoire soulève aussi une autre question.
Ruth Croft entre à La Redoute peu après une heure du matin.
Et la Redoute n’est plus celle que nous avons connue quatre heures auparavant pour Hugo Deck.
Moins de public. Moins de médias. Moins de bruit.
Pourtant, la victoire vaut exactement autant.
On ne programmerait pas une finale féminine de Roland-Garros à 23 heures en considérant ensuite comme normal qu’elle soit moins suivie. Le parallèle a évidemment ses limites, mais la question mérite d’être posée : l’horaire de la Diagonale condamne-t-il mécaniquement la victoire féminine à une exposition inférieure ?
Décaler l’ensemble du départ plus tôt pourrait constituer une piste. Cela aurait des conséquences sportives et organisationnelles et ne peut évidemment pas être décidé sur un coin de table.
Mais il y a un sujet.
Et il mérite mieux que « c’est comme ça ».

Quand le coureur disparaît derrière les téléphones
L’autre image que je retiendrais de cette diagonale : Au Maïdo, Jean-Philippe Tschumi comme Tom Evans se sont retrouvés, à leur arrivée au ravitaillement, entourés d’une nuée de caméras, de téléphones et d’appareils photo.
C’est à cet instant que j’ai ressenti les limites du trail spectacle.
Un ravitaillement est aussi un moment où un athlète a besoin de souffler, de manger, de parler à son assistance, parfois simplement de rester quelques secondes dans sa bulle.
Or tout le monde veut aujourd’hui repartir avec son image. Sa story. Sa vidéo. Son petit scoop.
Et je ne vais surtout pas faire semblant d’observer le phénomène depuis l’extérieur.
J’en fais partie.
Extérieur Sport a passé deux jours à essayer de vous montrer cette Diagonale au plus près. J’ai choisi des endroits parfois un peu éloignés de la foule, mais j’ai moi aussi filmé les coureurs, suivi leurs ravitaillements et couru quelques instants auprès d’Hugo Deck.
La différence que je peux invoquer est journalistique : courir à côté d’un athlète permet aussi de montrer réellement à quelle vitesse il se déplace et de donner une échelle à une performance que les chiffres rendent presque abstraite.
Mais du point de vue du coureur, soyons lucides : nous sommes tous une personne de plus.
Journaliste, créateur de contenu, sponsor ou spectateur avec un téléphone, la distinction disparaît vite quand trente objectifs convergent vers le même visage.
Le public galvanise, la caméra observe
Il existe pourtant une différence importante entre la foule et cette surveillance permanente.
Le Grand Raid est une immense fête populaire. C’est probablement l’une des choses les plus précieuses de cette course et il serait absurde de vouloir aseptiser les sentiers ou éloigner le public des athlètes.
Les spectateurs peuvent galvaniser.
Une caméra placée à cinquante centimètres du visage d’un coureur assis sur une chaise produit autre chose.
Elle transforme aussi son comportement.
Dans ces moments-là, les athlètes ne trichent pas avec l’effort. Ils sont fatigués, concentrés sur leur objectif, parfois en difficulté. Mais la présence permanente des caméras limite forcément la possibilité de s’exprimer spontanément, de montrer un doute ou simplement de vivre quelques secondes sans être observé.
La solution n’est probablement pas très compliquée.
Des zones de ravitaillement personnel existent déjà. Il faudrait peut-être simplement les réduire, les délimiter beaucoup plus clairement et contrôler leur accès, avec une distance minimale autour des athlètes.
Ne plus pouvoir filmer un coureur assis à cinquante centimètres de son visage ne changera pas l’histoire de la Diagonale.
Et cela ne retirera rien à son incroyable dimension populaire.
Le revers de la médaille
Il serait tout aussi caricatural de transformer cette évolution en procès du trail moderne.
La médiatisation et le marketing ont permis à de nombreux athlètes de devenir professionnels.
Les marques investissent. Les sponsors financent. Les courses sont retransmises. Des dizaines de milliers de personnes peuvent suivre une Diagonale depuis l’autre bout du monde.
C’est le revers de la médaille.
Sur les grands événements, parler encore d’un trail totalement « authentique » relève probablement désormais davantage du storytelling que de la réalité. Ces courses sont devenues des vitrines internationales pour les équipementiers, les teams et leurs athlètes.
Mais faut-il vraiment regretter « avant » ?
Je ne le crois pas.
Avant était avant.
Le danger serait précisément de transformer le passé en paradis perdu.
Ce qui a changé, en revanche, c’est notre rapport à l’information. Avant, on ne savait pas. Aujourd’hui, on sait presque trop.
Entre deux ravitaillements, une position GPS bouge sur une carte, les écarts sont actualisés, les réseaux se remplissent d’images et chaque mouvement d’un favori peut devenir une information.
Le mystère se réduit.
Et peut-être qu’une partie de l’aventure se trouvait aussi là.
Toujours plus loin, toujours plus vite
Je ne ressors pourtant pas inquiet de ces deux jours.
Je ressors surtout impressionné.
Par le niveau de préparation. Par l’exigence. Par la capacité des meilleurs à continuer à courir après vingt heures, vingt-cinq heures d’effort.
Il est difficile de vraiment mesurer ce que représente un 180 kilomètres et 10 200 mètres de D+ en moins de 23 heures tant qu’on ne les voit pas passer sur le terrain.
Nous sommes entrés dans une nouvelle ère de la performance.
Et il y a peu de raisons de penser que cela va s’arrêter.
De nouvelles têtes vont émerger. Les méthodes d’entraînement vont encore évoluer. Les records continueront à tomber et les exploits paraîtront toujours plus improbables jusqu’au jour où quelqu’un les réalisera.
La question pour le trail n’est donc probablement pas de savoir comment revenir en arrière.
Elle est beaucoup plus intéressante :
jusqu’où voulons-nous aller, et qu’avons-nous envie de préserver en chemin ?
La newsletter Extérieur Sport
Courir, rouler, marcher : prendre un peu de recul sur nos pratiques. Une fois par semaine, pas plus !




