20 000 euros pour gagner l’UTMB. Jimmy Gressier a jugé la somme « honteuse » au regard de l’argent généré par l’événement. Mais combien gagne réellement un traileur professionnel ? Il y a dix ans, certains des meilleurs mondiaux travaillaient encore à côté. Depuis, les primes et les contrats ont augmenté. Pas forcément assez pour permettre à tous les meilleurs d’en vivre.
En 2016, Ludovic Pommeret gagne l’UTMB.
Il vient de remporter l’une des courses les plus prestigieuses du trail mondial. Pourtant, lorsqu’iRunFar lui demande s’il est professionnel, sa réponse est très simple :
« I’m not professional. »
Pommeret est ingénieur informatique. Le trail ? Son hobby, répond-il alors.
Il est pourtant déjà soutenu par Hoka, dont il est l’un des premiers athlètes.
Et sa victoire à Chamonix raconte assez bien l’économie du trail de l’époque.
L’UTMB ne verse pas encore de prize money. Pommeret raconte avoir reçu quelques centaines d’euros en bons d’achat The North Face, alors partenaire principal de l’épreuve. Son contrat personnel ne prévoyait pas non plus de prime de résultat. Hoka lui verse néanmoins 5 000 euros après sa victoire, une somme qu’il considère lui-même comme importante pour l’époque.
Dix ans plus tard, le décor a bien changé.
De 2 000 à 20 000 euros pour gagner l’UTMB
Il faut attendre 2018 pour que l’UTMB instaure officiellement un prize money.
Cette année-là, le vainqueur reçoit 2 000 euros. Au total, 35 000 euros sont distribués sur l’UTMB, la CCC, la TDS et l’OCC.
En 2026, gagner l’UTMB rapporte 20 000 euros. Le deuxième touche 12 000 euros, le troisième 8 000 et les dix premiers hommes et femmes sont désormais primés.
La prime du vainqueur a donc été multipliée par dix en huit ans.
Les athlètes ont bien profité de l’arrivée de l’argent dans le trail.
Mais combien peuvent réellement en vivre ?
Pommeret devient professionnel… à 50 ans
L’histoire de Ludovic Pommeret est intéressante jusque dans son épilogue.
En 2025, neuf ans après sa victoire sur l’UTMB, il arrête son métier d’ingénieur chez Skyguide comme il l’avait prévu de longue date avec sa femme.
Sur son propre site, il écrit alors :
« Je deviens alors athlète professionnel. »
Il a 50 ans.
Entre-temps, il a gagné l’UTMB, la Diagonale des Fous, la Hardrock 100 et passé près de vingt ans au plus haut niveau.
Évidemment, son cas est particulier : il explique avoir volontairement conservé son emploi pour la stabilité financière et parce que son arrêt à 50 ans faisait partie d’un projet familial construit depuis longtemps. Il rappelle aussi dans le même podcast qu’une blessure longue peut encore aujourd’hui faire perdre certains contrats.
Mais le symbole reste assez fort.
En 2016, on pouvait gagner l’UTMB sans être professionnel. En 2025, le même homme peut enfin vivre entièrement autour de son sport.
Le trail a changé d’époque.
Pourtant, trois élites françaises sur quatre ne sont toujours pas pros à plein temps
Une enquête publiée en 2026 par Mile & Stone permet de mesurer cette professionnalisation.
Sur 49 athlètes français de très haut niveau ayant répondu anonymement, seulement 24,5 % se considèrent professionnels à 100 %.
La moitié déclarent moins de 25 000 euros par an de revenus liés à leur activité sportive.
À l’autre bout de l’échelle, 12 % dépassent les 100 000 euros.
Le trail professionnel existe donc bien.
Mais il ressemble plutôt à une pyramide.
Tout en haut, quelques stars peuvent très bien vivre de leur sport. En dessous, beaucoup cumulent sponsoring, coaching, prestations diverses et activité professionnelle.
Et être « sponsorisé » ne signifie toujours pas forcément pouvoir arrêter de travailler.
Le vrai salaire du traileur vient surtout des marques
C’est probablement le chiffre le plus important pour comprendre le débat actuel.
Dans l’enquête Mile & Stone, 64,1 % des revenus sportifs proviennent du sponsoring.
Les primes de course ne représentent que 16,9 %.
Le principal financeur du traileur professionnel n’est donc pas l’organisateur.
C’est la marque.
Et les sommes ne sont pas forcément celles que l’on imagine.
Le Britannique Tom Joly a eu le mérite de rendre publiques plusieurs propositions qu’il a reçues : 10 000 euros par an chez Vibram, 12 000 livres plus 3 000 livres de frais chez Kiprun, ou encore 8 000 euros plus 2 000 euros chez Altra.
Pas vraiment de quoi devenir rentier.
À ce fixe peuvent toutefois s’ajouter le matériel, les déplacements, le coaching, les soins et surtout les primes de résultats.
Pommeret explique d’ailleurs qu’aujourd’hui, après une victoire comme celle de l’UTMB, les partenaires peuvent au moins doubler la prime versée par la course. C’est son expérience, pas une règle applicable à tous les contrats, mais cela montre pourquoi les 20 000 euros affichés par l’UTMB ne racontent qu’une partie de l’histoire.
Les marques ne paient plus seulement pour courir vite
Il y a aussi quelque chose qui a profondément changé depuis 2016.
Un athlète ne vaut plus seulement ses résultats.
Il vaut aussi une histoire, un visage, des images, une communauté et une capacité à faire parler d’un produit. Jimmy Gressier en est un bon exemple : lorsqu’il explique qu’à 3’20/km il est encore « en footing », une simple phrase suffit à générer énormément de réactions et à donner une autre dimension à son image d’athlète.
Tom Joly le résume assez directement lorsqu’il évoque ses propres négociations : les salaires des athlètes viennent des budgets marketing et les marques veulent désormais savoir si un coureur est capable de contribuer à vendre leurs produits.
Une victoire à l’UTMB n’est donc plus seulement une ligne supplémentaire sur un palmarès.
C’est aussi une campagne de communication.
Les images circulent, les chaussures du vainqueur sont identifiées, son matériel est commenté et les publications des marques sont partagées.
L’athlète est devenu lui aussi un média.
Et si les équipementiers sont prêts à payer davantage certains coureurs, ce n’est probablement pas par générosité. C’est qu’ils estiment que leur image leur rapporte.
Cette professionnalisation ne concerne d’ailleurs pas uniquement les athlètes. Elle se retrouve aussi dans le prix des courses et dans ce que les pratiquants attendent désormais en échange de leur inscription. Une évolution que nous avions déjà interrogée en comparant ce que l’on achète réellement avec un dossard à l’UTMB ou au GRP.
Alors, 20 000 euros pour gagner l’UTMB, c’est trop peu ?
La réaction de Jimmy Gressier pose finalement une bonne question, mais les 20 000 euros ne suffisent pas à y répondre.
Le vainqueur de l’UTMB ne repart pas simplement avec son chèque.
Son équipementier peut déjà le rémunérer toute l’année, financer une partie de sa saison et ajouter un bonus lié à sa victoire.
Mais l’inverse est également vrai.
Les champions donnent de la valeur aux grandes courses. Ils font les images, nourrissent les directs, attirent les médias et donnent aux marques une raison d’investir.
La question intéressante n’est donc peut-être pas de savoir si 20 000 euros sont beaucoup ou peu pour courir 170 kilomètres.
Elle est plutôt de savoir comment l’argent généré par le trail est partagé entre les organisateurs, les marques et les athlètes.
Sur ce point, une chose a clairement changé en dix ans.
Les primes ont augmenté. Les contrats aussi. Les déplacements et les soins sont davantage pris en charge. Quelques champions vivent désormais très bien de leur sport.
Mais lorsque seulement un quart des élites françaises interrogées se considèrent professionnelles à plein temps, difficile de penser que toute la richesse nouvelle du trail s’est diffusée jusqu’aux coureurs.
Ludovic Pommeret en reste peut-être le meilleur symbole.
Il a gagné l’UTMB en étant ingénieur. Neuf ans plus tard, à 50 ans, il est enfin devenu traileur professionnel.
Entre les deux, ce n’est pas seulement Pommeret qui a changé.
Le trail est devenu un business. Reste à savoir quelle part de ce business doit revenir à ceux qui courent.
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